| Juillet 2010 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | |||||||
| 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | ||||
| 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | ||||
| 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | ||||
| 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | |||||
|
||||||||||
Poète ça rime à quoi ? fin
A. Kalouaz : Pour l’histoire des maillots, c’est à nouveau à Toulon que cela s’est passé. J’ai vu un gamin qui en portait un avec l’expression : “ Je broie du noir ”. Il m’a dit qu’il y avait un marchand qui les vendait un peu plus loin. C’était vraiment trop drôle pour rater
cela.
A propos de la nouvelle “ Un deux trois soleil ! ”, il y avait vraiment écrit sur les murs de la bibliothèque où j’allais travailler : “ Crack boum tue! ”. La bibliothèque me prêtait une voiture pour rentrer du Lamentin à Fort de France le soir, il y avait 12 ou 15 kilomètres et aucun autobus. Je prenais régulièrement des gens en stop à ce rond point, et ils montaient à trois ou quatre dans la camionnette. Après avoir rodé un peu autour de ces immeubles, je me suis aperçu que c’était la déchéance la plus totale. J’en ai parlé à des éducateurs du coin qui m’ont raconté que dans la Mangrove, juste à côté, quelqu’un s’était fait tuer peu de temps auparavant.
Quand on se rendait à Fort de France le soir, il n’y avait quasiment rien d’ouvert à part un boui-boui horrible. Une nuit, le patron avait le visage tout tailladé. Son bistrot faisait face à une boîte de prostitution. Je me disais qu’en même temps que son bar, il surveillait ce qui se passait de l’autre côté. Il y avait eu une agression récemment à Fort de France et c’était lui qui s’était interposé. L’autre l’avait frappé avec une bouteille. Je n’avais jamais vu auparavant autant de types genre rasta, parlant à la mer, parlant tout seuls. C’était impressionnant. “ Crack boum tue ”, ça ne s’invente pas. C’est le signe d’un territoire. On les a libérés d’un esclavage et ils sont retombés dans une autre misère. On les voit traîner là, vendant n’importe quoi. La plupart n’ont plus de dents.
On nous conseillait de ne pas traverser la place de la Savanne où se trouve la statue décapitée, le soir. La violence est une réalité quotidienne. Dans “ L’Impératrice ”, j’ai eu envie d’écrire à propos de cette statue décapitée. Je l’avais vue en février et quand j’y suis retourné au mois d’avril, elle était toujours décapitée. Il y avait l’inscription en antillais dessus. Je me suis dit que c’était curieux qu’ils l’aient laissée dans cet état-là. L’inscription est demeurée telle quelle pendant des mois. Il n’y avait eu aucune volonté de l’effacer alors qu'elle se trouvait au centre ville.
Tous les textes naissent d’une observation de ce genre. Une observation qui est un état d’écriture.
A la suite du silence et de l’enfermement, puis de la trace, viennent des voix qui traversent l’opacité d’un espace marin ou d’un temps enfoui qui refait surface. Des voix sur bande retournant à l’univers d’où elles sont peut-être sorties, par erreur, qui sait ? Voix de femme sirène venant doubler celle de l’homme qui observe un combat de jeunes garçons aux yeux bandés dans “ Galito ciego ”. Voix du navigateur disparu qui initie la femme restée de l’autre côté, aux messages des algues et des tempêtes dans “ Balise Argos ”. Voix de l’enfant à l’enfant devenu poète, c’est-à-dire “ devenus des riens ” scandant au bout d’un téléphone dans la nuit : “ Apollinaire. Je suis Guillaume Apollinaire. Et voilà. Il pleut, il neige, c’est la vie… ”, dans “ Guillaume Apollinaire ”.
Je ne peux m’empêcher de voir un jeu de mots supplémentaire dans le titre de “ Voie Couzy Demaison ”, où celui qui rencontre au hasard dans un café, un inconnu qui va tenter le passage en solitaire “ vers le ciel ”, était claquemuré dans le silence de sa chambre depuis de longs mois. Autre constante de l’échange, les bars, lieux surréalistes où celui qui erre, goguenard et timide d’une nouvelle à l’autre, vient se frotter à “ un type assis à l’écart ” : “ au stylo rouge il traçait des courbes sur une carte ”, et à “ la bicyclette rose du voisin ” qu’une jeune femme lui laissera en gage sans se retourner sur “ un morceau de papier de couleur mauve ” dans “ La plume douce ”.
Peut-être est-ce la même femme insaisissable que celle dont
la voix sur bande magnétique a rejoint celle des poissons, qu’il abordera “ sur le prochain banc venu ”, dans “ Le coeur vide ”, pour parler simplement, parce que c’est
devenu si difficile, et lui poser doucement la question : quel temps fait-il dehors?
“ J’ai voulu me lever pour aller le lui dire, j’aime bien parler aux gens. Mais avec les femmes, on ne voit ça qu’au cinéma. Dans la vie c’est plus compliqué, il manque les lumières
des projecteurs, les caméras, et personne pour vous pousser à vous lever.”
“ La plume douce ”
A. Kalouaz : “ C’est vrai que j’aime bien parler aux gens. Mais les gens n’ont pas l’habitude et ils ne comprennent pas que je ne leur veux rien de précis. “ La plume douce ”, c’est cela, une rencontre qui ne se fait pas parce que les voix et les voies de l’un et de l’autre sont décalées. Souvent, c’est ainsi, il n’y a pas de passage entre ceux qui se croisent, sauf quelques mots qui font une histoire.
Une nuit, à Belleville, je sortais d’un restaurant et un vieux Maghrébin est venu me demander une cigarette. J’ai répondu : “ non, je ne fume pas. ” Mais il a commencé à me parler en arabe en insistant pour que je lui donne une cigarette. Je lui ai dit : “ Écoute, je ne parle pas bien l’arabe, mais je vais t’ouvrir mon sac et tu verras que je ne fume pas. ”
Alors, il est parti. A La suite de cela, j’ai écrit un texte à propos d’un type dont la vie se réduit à demander une cigarette et du feu, et à s’enfoncer dans la nuit. Cet échange de la rue, pour moi, est créateur, il nourrit constamment l’écriture. C’est par lui que l’écriture est vivante.
Écriture de demain, seul lieu où s’installe le voyageur dans sa roulotte langagière. Écriture de musique et de métaphores par laquelle un chemin se dessine dans des espaces hagards, abandonnés et en friche où se dit une parole à ne pas perdre. Au coeur des villes froides se tracent des histoires fluorescentes sur des murs, dans des entrepôts mués en théâtres, à la dérive des bandes de magnétophones oubliées. Peut-être que la violence d’une certaine écriture qui revendique de la sorte une identité qu’on lui refuse, trouvera sa ligne d’équilibre en s’inventant de nouveaux parcours poétiques taillés à même une réalité féroce.
Commentaires