Poète ça rime à quoi ? Suite...
A. Kalouaz choisit , dans chaque récit, de parler du racisme et de ce qui en découle par le détour d’une autre histoire, et avec une sorte d’humour qui renforce la violence des actes. N’est-ce
pas la façon la plus efficace de se défendre par l’écriture ?
A. Kalouaz : Il y a toujours plusieurs pistes dans la même histoire pour donner à celui qui raconte une existence propre. C’est très important de pouvoir faire agir l’écriture, sous forme de nouvelles comme cela, par petites touches, comme prise de conscience de ce que l’on vit au quotidien et où le narrateur peut venir se glisser insidieusement à l’aide de quelques mots.
En ce qui concerne le racisme dont les formes sont très perverses et mélangées, car il agit en tous sens, il faut jouer avec la subtilité si on veut être efficace. J’évite toujours le piège de parler de ça directement. A Toulon, où j’ai passé une semaine dans un lycée avec des gamins, j’ai ressenti la pression qui régnait dans cette ville où on se dit qu’un type sur trois est un électeur du Front National. En racontant mon passage à Oradour sur Glane où j’étais allé récemment, j’ai réussi à biaiser vers une autre vision que celle qu’ils ont d’habitude.
“ Aller aux Goudes ” a en arrière-plan une histoire vraie. Il y a deux ans, j’étais à Avignon pour une de mes pièces avec un ami allemand qui s’est trouvé d’un seul coup encerclé par des policiers. Quand j’ai voulu intervenir, j’ai eu droit aux commentaires racistes habituel : “ Va voir comment est la police de ton pays si tu n’es pas content. ”
Après s’être aperçus de leur erreur, au lieu de s’excuser, ils ont dit : “ Vous rigolez, d’habitude on tire, alors… ” C’était en plein jour mais j’ai imaginé aisément la scène de nuit dans un lieu désert et un contexte autre. Elle aurait donné ce qui arrive dans l’histoire.
Pour “ Baie des Anges ”, ce que je raconte s’est passé il y a dix ans. Un père de famille rentrait chez lui par le train qui va de Digne à Nice, qui s’appelle “ le train des pignes ”. Pas mal de gens le prennent bien qu’il mette trois heures parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de transport. Cet homme s’était fait rouer de coups et tuer. J’ai voulu opposer à cette histoire celle de l’homme qui va prendre sa voiture, traverser toute la France, pour faire justice. Lui se trouve carrément à l’opposé, il est riche, il est en train de faire une carrière dans le football, en quoi cela le concerne-t-il, apparemment ?
L’angle d’attaque décalé provoque la curiosité. Les histoires de prison tournent aussi autour du rejet et de la mise en ghetto des gens. Toutes ces situations sont liées entre elles par cela, et par l’angoisse que peut générer l’idée du retour dans la société après une longue coupure. C’est quelque chose que j’ai réellement rencontré en parlant avec les détenus qui sont restés enfermés vingt ans ou plus à la veille de sortir. Une sensation que plus rien ne coïncide, que dehors, tout est étranger.
Et en même temps la marge est très fine entre le racisme et l’exclusion. Les habitants des corons du Nord qui n’ont plus de travail disent que les logements H L M sont réservés aux “ autres ”, sous entendu aux immigrés. En face, on retrouve un discours qui répond aux données identiques. Dans les lycées professionnels, je travaille souvent à partir de coupures de presse. En l’occurrence, il s’agissait de deux jeunes Arabes qui passaient en jugement pour avoir crevé les yeux d’un vieillard afin de lui voler cinq cents francs. Pour parer à la culpabilité naissante, les premiers commentaires furent parmi les jeunes : “ Défends ta race! ” J’ai lancé la discussion sur l’idée que ce vieux aurait pu être aussi bien un Arabe, voire leur père, et les agresseurs des Français. Qui d’entre eux aurait dit alors : “ Défends ta race ! ? ”
D’autres nouvelles qui utilisent le décor de la Martinique pour parler de l’esclavage “ deux
couleurs deux misères ”, qui n’est pas un concept dépassé, se servent de l’écriture prise dans son modernisme le plus actuel, les tags ou les inscriptions sur les vêtements. Avenue
de
la Californie, où la fête de l’abolition de l’esclavage voisine avec des
maillots que portent les gamins de l’équipe de football, sur lesquels est écrit : “ Je broie du noir ”, s’achève brutalement dans
“ Rien à signaler ” où “ chaque arbre recèle un quémandeur de pièces. ” Libérés de
l’esclavage peut-être, du moins de celui-là, mais pas des mots qui les désignent comme tels. Mots dont se sont emparés avec désespoir ceux qui dans “ Un
deux trois soleil ! ” sont devenus les adeptes de “ la pierre poison ”, mots qui disent “ Crack boum tue. ” Mots qui dénoncent et qui exigent autant que le geste de fracasser la tête de la statue dans “ L’impératrice ”, avec une bombe de peinture rouge.
“ Les cris rageurs décuplaient sa fureur, le corps de Joséphine finit par perdre sa couronne, la tête roulant au sol. L’homme à présent plus calme redescendit sur terre en sortant d’une poche une petite bombe de peinture rouge, écrivit en toutes lettres, sur la statue décapitée. ‘ Respé ba Matinik, respé ba 22 mé. ”
“ L’impératrice ”
A suivre...
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