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“ Poète, ça rime à quoi… ”
Ahmed Kalouaz, Quel temps fait-il dehors ?, Éd. Paroles d’aube, 1997.
Quel temps fait-il dehors ? est un livre de nouvelles du monde dehors-dedans où l’histoire de l’un, celui ou celle qui raconte un petit bout de sa vie, croise celle des autres à l’intersection d’un mot, d’une phrase qui n’a l’air de rien, d’un jeu du destin qui mélange tout.
“ Enfants, au sol nous dessinions un trait de craie sur lequel nous marchions. Je me souviens du vide de part et d’autre, d’une image bras tendus en balancier, et de nos cris quand le déséquilibre venait. De tout temps, marcher sur un fil c’est impossible. C’est impossible. Fragile, le temps fragile, et tout s’efface dans la chute. ”
Quel temps fait-il dehors ?
Petites nouvelles du temps d’ailleurs qui viennent sur la grève de son temps à soi se confondre. Écume des mots doux, un peu d’amertume, un peu de rire rare. C’est le voyage qui nourrit la parole montante, celle qui fait du désordre jusque dans les veines comme une bulle d’air étrange et légère. Parole dite avec la poésie qu’on aime, ludique et nous reprenant dans la farandole des langues décousues et sauvages de ceux qui ont du mal à être de ce temps rude.
L’écriture d’A. Kalouaz naît par éclairs brefs, comme la vie en fait exploser sous nos regards souvent distraits, lorsqu’à la croisée des chemins se rencontrent des gens, des histoires, parfois seulement quelques mots recueillis au hasard, dont on ne saura jamais ce qu’ils voulaient dire. De ceux dont l’oreille se saisit parce qu’ils permettent, rien qu’à les dire, de franchir la distance entre le réel et ce qui est de l’ordre d’une coïncidence poétique. Autour d’une réalité crue et brutale, un halo de signes en périphérie, des boîtes de Néo-codion oubliées par la mer, un train qui zigzague entre deux villes où on peut mourir bêtement si on n’est pas blanc, un graffiti au bas d’une statue décapitée, et l’histoire clignote avec ses mots à elle. Là où l’image rebondit comme une balle de couleur qu’il suffit de saisir au vol, il n’y a rien à démontrer.
“ Dans les filets au matin, relever des taches argentées, de l’écaille, un liquide où l’on pourrait nager, revivre comme avant. Longtemps avant que l’amour n’en soit plus. ”
Saintes-Maries-de-la-mer
Tous ceux dont parle A. Kalouaz dans ces nouvelles sont au rebord d’un monde, d’une prétendue grande histoire qui passe sur eux et les renvoie au néant sans cesse. Multitude innombrable de paumés, immigrés sans visages, junkies, jeunes gamins des cités béton, ici ou ailleurs, les prisons se ressemblent quand la vie a pris un mauvais départ. C’est justement ce qui étonne : que de la lourdeur des situations qui nous sont tristement familières, puisse jaillir la légèreté du poème et de son rythme.
Anecdotes qui semblent échapper à leur contexte pour se loger dans un décor – peut‑être ce dehors ‑ comme dans les récits où le conte intervient et trace un autre temps. A. Kalouaz connaît bien cette banlieue où la jeunesse dite deuxième génération dont on ne sait plus bien quand s’arrêtera le nom d’immigration, navigue au large d’un temps sans tendresse et sans repères ni géographiques, ni humains. Mais pas envie d’écrire cette navigation lente et malmenée par les échos chaotiques venus du pays et de son réalisme qui souligne les limites de ce que, de part et d’autre, on nomme intégration. A moins qu’il ne s’agisse, et pour le meilleur de ce qui nous concerne, c’est-à-dire la passion de connaître nos différences, d’une dés-intégration que les nouvelles très courtes de A. Kalouaz soulignent et recueillent.
Des éclats de mots à la volée. “ Je suis un maniaque du ciseau ”, me dit-il. D’accord avec lui, inutile d’en rajouter, la force vient justement de ces images s’entrechoquant comme des pierres à feu. Rien de Mounsi et du lyrisme cruel et brûlant qui dépeint avec grandeur la folie des enfants de la Cité des Marguerites, qui, écartés des mythes fondateurs de leur culture,se donnent d’autres valeurs et d’autres absolus dans le mal et la mort. La dérive des villes devenues des ghettos, le chaos des banlieues “ deux couleurs, deux misères ” à la Martinique ou bien à Lyon, Marseille ou quelque périphérie parisienne, le racisme ordinaire “ à Nice Baie des Anges et dans une ruelle de Digne ”, A. Kalouaz les connaît en deux temps. Celui de l’enfance et celui de l’écriture, puisque s’il y retourne aujourd’hui c’est en tant qu’écrivain.
C’est pourquoi chacun des textes a plusieurs entrées et fonctionne souvent autour de deux voix, dont l’une se perd ou se noie tandis que l’autre se faufile d’une nouvelle à l’autre. Images d’un kaléidoscope qui ne cessent de bouger et de se superposer pour s’écarter soudain, prendre de la distance avec le présent et le souligner à nouveau dans la chute où on bascule le plus souvent vers l’insolite. Comme si l’histoire de l’un venait s’enrouler autour de l’histoire de l’autre, qu’il n’a peut-être pas rencontré mais à qui pourtant il a contribué à donner du sens.
Autant Mounsi trace des personnages pris dans la boue de leur destinée, qui ne peuvent vivre autrement qu’à perdre haleine pour se sentir un peu exister, autant ceux dont parle A. Kalouaz s’évadent par quelques mots ou quelques gestes en décalage avec le réel.
La voix qui parle d’eux, qui témoigne, est aussi bien celle du veilleur du haut d’un phare que celle d’une sirène engloutie au fond des eaux. Voix d’une “ bande allée par le fond ”, ou “ d’un enfant qui chantait sur le fleuve, bien calé dans sa barque ”, voix de “ tout un peuple victime de la pierre ”, “ d’un bout de crack qui tue ”, ou de ceux qui crient devant la statue de Joséphine à la Martinique : “ Respect pour nous ! Respect pour nous ! ”
A. Kalouaz qui rencontre quotidiennement par le travail d’écriture qu’il fait dans les prisons ou d’autres lieux de fracture dans la société ceux que la vie a exclus d’une certaine norme, raconte comment on peut être un étranger parce qu’il n’y a rien de possible à communiquer aux autres. Peut-être qu’il s’agit de faire se rejoindre ces échos séparés de la détresse, de la dérision, de la révolte, de la joie, ces destins qui paraissent différents et qui s’esquissent à peine en quelques signes, des graffiti, un refrain où le dedans-dehors soient confondus dans un espace d’énergie poétique.
“ Ils voudront rien savoir si Angélique m’aime à sa façon. A sa façon. Ici on aime que pour soi, on n’aime pas les autres. Ce qu’on veut c’est le réconfort. Elle me dit : ‘ Un enfant c’est ce qu’il faut, ça les emmerde un enfant, et puis on peut l’aimer, il est à toi. Tu lui dis des mots qui veulent rien dire, et l’enfant sourit, il gazouille, c’est facile. ”
Angélique
D’Angélique, aux Saintes-Maries-de-la-Me
r, on suit la trace d’un monde qui se casse au travers de l’enfance par ce qui n’a pas été dit pour retirer la
peur, toutes les peurs. Des mots doux qui auraient coulé dans la gorge comme du lait, mais à la place on a déniché un serpent. Des mots que la femme qui “ lisait les lignes de la main à la baraque de foire ” dans “ Quel temps fait-il dehors ? ”, parsème de
tendresse en remontant les veines bleues “ d’un homme ayant eu les deux mains arrachées par la guerre ”, jusqu’au coeur. Mots qui, s’ils pouvaient
se glisser comme drogue à l’intérieur des seringues trouvées sur la plage des Saintes-Maries, supprimeraient le manque d’amour “ des mots pétris par le mépris,
le silence ou la haine. ”
A suivre...
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