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Le nain sale et les éléphants blancs suite...
Ecoute… écoute…
Les éléphants sont là à présent autour de la baignoire car pour eux l’eau est un bijou serti de boue
qui vaut plus que cent cadeaux de noces où l’âme s’en lave les mains. Je le sais et je les attends à la queue leu leu vu que plus d’un à la fois la baignoire ne peut pas. Même s’il s’agit
simplement d’un peu d’encre à boire et qu’elle a l’habitude d’en passer par là chaque soir elle pose des limites de faïence. Et malgré le froissement las des longues herbes rouges de la savane
qui craquent sous leur pas elle a raison car ensuite on ne peut plus la ravoir.
Imaginez une
troupe d’éléphants blancs d’Afrique assiégeant une baignoire leur trompe remplie d’encre noire. C’est extrêmement salissant même si vous gardez votre sang-froid. Il ne manquerait plus que ça que
le sang se mêle à l’encre et qu’il la noie. Avec ce que ça contient comme sang un éléphant !
Ici les armes n’ont pas lieu. Et les larmes se versent à l’entrée dans un verre de rosée car sinon on n’en sortira pas. Il faut bien sortir à un moment vous savez.
Toutes les larmes versées avant sur le corps des éléphants renversés ne nous ont pas fait avancer d’un pas. Tandis que les chasseurs d’ivoire eux ont déjà mis cinq tonnes de défenses de côté à
blanchir à l’intérieur de grands hammams dans notre Phare-Ouest où ça bout facile.
Mais
quand on n’est qu’un fabriquant d’encre au milieu d’une grande usine de la Cité ça n’est pas simple de se révolter. C’est pourquoi je préfère de loin passer de longues heures le soir au creux
doux chaud et sucré de ma baignoire à me détremper de toutes les couleurs collées sur moi et à rêver. Rêver à mon ami africain que j’avais rencontré un soir solitaire il y a longtemps dans un
bistrot de nuit alors que je buvais énormément pour faire passer le goût râpeux de l’encre sur les lèvres d’autant plus lorsqu’on a le nez qui arrive juste à la hauteur des cuves où tournent sans
répit les bouillies de couleur.
Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi. Je n’aime pas le vin quand il invite en moi des bonshommes couverts d’armures astiquées
reflétant à ce point le soleil qu’on dirait qu’ils l’ont avalé et qu’ils le transpirent de toute leur carapace. Et pire on les dirait suant de la poudre d’argent déçue de n’être pas au moins au
service d’un trône de géant.
Je n’aime pas le vin quand il invite en moi ces maudites
bouteilles d’encre noire au bec acéré d’oiseau et d’autres violettes que tétaient au goulot les chiffons pour le tableau avant de me couvrir de poussière de craie dont je n’avais pour me défendre
qu’un fétu de paille jaune comme mes anges tombés de la lune et fendu au bout ainsi qu’une assiette de faïence fraîche et blanche où une eau savonneuse m’irisait de bulles merveilleuses. Chacune
d’elle en s’envolant portait une légende dans son ventre. Et lorsqu’elle éclatait quelques mots me venaient aux lèvres comme des rêves.
J’aimais rêver à mon ami africain et à sa peau bleue naturelle comme l’outremer des aquarelles. Avant de le connaître je ne savais rien des anges noirs ou jaunes
tombés de la lune comme des prunes ni des fins chevaux lucides dont les doigts du soir peignent les crinières. Le soir où je l’ai connu je sortais de mon usine d’encre maquillé telle une otarie
avant son numéro et je ne rêvais que d’eau après quand même quelques verres au bistrot alors que lui portait un costume de lin blanc où sa peau bleue fleurissait royale.
C’était courant de prendre une douche et de redevenir blanc comme une baignoire de faïence à l’intérieur de l’usine
d’encre mais je ne le faisais pas. Seule l’eau des lagons chauds et sucrés libérait ma peau des poussières colorées après un long trempage à l’intérieur de leur corps
sacré.
J’entrais ainsi au bistrot décoré de mille couleurs et me suis assis d’un bond ce
soir-là à côté d’un grand Negro qui buvait un sirop aux teintes vertes précieuses et qui m’a souri aussitôt du haut de son tabouret de bar. Après avoir commandé mon petit rouge habituel au garçon
qui sommeillait dans son uniforme de pingouin noir derrière le comptoir j’ai dévisagé le type au costu
me blanc et à la peau bleue et je lui ai fait une grimace puis je lui ai tourné le dos.
C’est un formidable éclat de rire qui nous a liés d’amitié pour toujours avant que je ne sache qu’il était peintre
et qu’il ne m’apprenne que certains éléphants blancs s’amusent à remplir leur trompe à l’aube rose de boue noire aussi liquide que de l’encre afin de s’en asperger le dos car c’est bon pour la
peau.
A suivre...
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