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" Il faut imaginer Sysiphe heureux " suite...
Abdelkader Djemaï Un moment
d'oubli
Plus encore que dans les livres précédents d’A. Djemaï il semble que le temps de ce récit avec les va‑et‑vient auxquels il nous a habitués au gré de sa mémoire
mouvante qui s’écoule comme un ruisseau parmi les cailloux aux couleurs transparentes et laiteuses en dessinant mille détours soit au centre de l’histoire. Un temps immobile fossilisé à
l’intérieur de l’événement qui a transformé un homme ordinaire “ … tu sais très bien quand tu as commencé à crever à petit feu. C’était un lundi de
septembre, à 23H50 exactement, une nuit où il y avait beaucoup de brouillard. ”
Et puis autour de cet instant arrêté, momifié au fond de sa gangue de silence et d’effroi le ruisseau de la mémoire glisse et forme une courbe irisée et chatoyante
qui reflète les éclats d’un passé aux souvenirs heureux mêlés aux bribes du présent. S’il ignore tout de l’avenir chasseur à l’affût qui le guette,
Jean‑Jacques Serrano est resté relié à l’homme qu’il était “ avant ” ainsi l’autre qu’il est devenu ne
perdra pas tout à fait le fil de sa trajectoire au centre du dédale “… il te reste, enfouis en toi, quelques images, deux ou trois beaux souvenirs et un quignon
de rêve. ”
Le temps d’une vie que représente si poétiquement L’Homme qui marche d’A. Giacometti pris dans les milliers de facettes, de traits, et d’ombres creusées par le bronze ne s’exprime jamais de manière aussi intense que dans l’effort que fait un être pour bouger au‑delà de lui-même “ Et puisque tu as tout perdu,
tu n’as plus peur de rien ni de personne, sinon de toi‑même. ” L’image du marcheur est forte des symboles qui désignent l’être humain non pas dans son attente du “ temps qui
passe ” comme le dit l’expression mais dans le mouvement qu’il faut faire pour produire ou créer de l’expérience. A chaque pas qui le rapproche de sa mort il s’enrichit et enrichit le monde
de ces petits chef-d’œuvres que sont chaque rencontre avec le réel et la multitude de pistes qu’il offre. Parmi tous les possibles poétiques et pleins de sens que nous offre Un moment d’oubli, j’en retiendrai deux qui me touchent particulièrement et qui ont à voir avec les deux mondes
entre lesquels je me promène au gré de l’écriture des autres et de la mienne.
Cette façon de
trouvaille fourmillant d’émotions qu’est l’attention minutieuse et bienveillante d’A. Djemaï pour les recoins de la vie des gens et pour ces choses qui composent leur réalité me renvoie aux rares
écrivains nourris à la culture populaire tels que Jules Vallès ou Maxime Gorki et bien sûr on pense aussi au Camus du Premier homme. Avoir éprouvé soi-même ce qu’une enfance dans un milieu pauvre provoque d’enchantements déçus face à ce qu’on appelle avec respect et
crainte “ la culture ” cela donne forcément à celui qui ensuite se met à raconter le désir de dire qu’il existe une autre forme de connaissance que celle enseignée comme un savoir
unique, avec sa sensibilité, ses langages, ses rythmes, ses couleurs et ses infinies formes d’expression. Témoigner de cette culture qui est nôtre riche, puissante en présences et en images,
généreuse et combative tout autant que l’est celle si proche des populations immigrées, et de tous les voyageurs qui n’ont pas toujours été à l’école ainsi que c’était le cas des vieux ouvriers
paysans nos anciens, est un des rêves d’arc‑en-ciel qu’A. Djemaï poursuit à chacun de ses livres avec bonheur.
“ Quand tu allais rendre visite à ta tante, qui avait emménagé au-dessus du magasin d’Alphonse Trimouillat, tu ne craignais pas
de te noyer dans un océan de bassines, de brocs, d’outils, de balances et d’ustensiles suspendus ou posés à même le sol. Un univers de marmites en fontes, de bonbonnes, de boîtes, de tiroirs
remplis à ras bord de vis et de boulons qui te fascinait. Un univers étincelant, rond, carré, pointu et tranchant, fait de cuivre rouge, de gros verre, de zinc, de laiton, de fer, d’émail,
d’aluminium et où le plastique était quasi inexistant. ”
Un moment d’oubli
L’autre monde qu’A. Djemaï explore au gré de ses récits et qui est lié au précédent c’est celui de
l’errance dont on a parlé et il n’est pas nécessaire d’y revenir sauf sur un point auquel je suis également sensible qui est l’attirance de l’auteur pour les trains, les gares, les quais… Tous
ces espaces où se croisent et où on croise des êtres qu’éloignent déjà leur statut social et leur histoire. Un passager en smoking du Venice Simplon Orient Express avec ses dix‑sept wagons
luxueux aux boiseries acajou et aux cuivres astiqués dont onze voitures-lits sont la copie exacte de ceux des premiers trains Trans‑Européens des
années 1926, et ses cabinets de toilette munis de petits poêles à eau chaude, débarquant de Vérone ou de Venise, et un clochard qui cherche à s’abriter du froid auprès des lampes rayonnantes
orange malg
ré la présence hargneuse des vigiles et leurs chiens… Encore ces deux
mondes qui se frôlent et ne se voient pas, ne se verront sans doute jamais. Dans ce récit le train est placé comme le temps au centre de l’histoire. Jean‑Jacques Serrano y effectue son brutal
changement de vie “ … tu te rappelleras toujours le Corail qui portait le numéro 3427. Il est parti le 25 novembre à 15H45 pour se rendre à Bâle où tu
n’arriveras jamais. ”
A suivre...
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