Partager l'article ! Les puits d’aveugles: Les puits d’aveuglesLa ferme de Jean Pélégri El Kateb Sébastien Pignon & ...
Les puits
d’aveugles
La ferme de Jean Pélégri El Kateb Sébastien Pignon
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
Encore une fois la nuit… Encore une fois entrer les mains profond profond dans l’entaille. Et y ouvrir y ramener sur l’horizon un clin de lumière si je peux…
Encore une fois ne pas ménager sa peine. Faire le terrassier de la chair grasse et d’autant de moissons qu’il faut d’épis mots murs et verts. Coquelicots avec. Brassés sang et brassards cibles.
Eh… c’est moi ! Oui… c’est bien moi… Qui cligne rouge autant… Je me dénonce et je me montre. Je me dé bats les masques. Vous pouvez pas me louper !
Mais surtout visez juste. Un coup rien qu’un coup en plein nez… Oh ! je vous en pris… Mes Saigneurs… Mes Maîtres… faites claquer votre tir comme des jarretelles. Ne me laissez pas blessée sur la piste… Faites de moi le clown le vrai clown de l’écriture !
Encore une fois je salue les sept chats. Mon public de cogne tôt en rase gouttière et sans payer bien entendu. Les sept chats sont mes spectateurs favoris sur terrain vague. Ils ne me quittent pas d’un œil. Je salue bien bas. C’est à eux que je me donne en spectre pâle entièrement nue jusqu’à l’os. C’est pour eux que j’écris là. Que je reconstitue l’Arbre. L’Arbre mon camarade… mon frère… Mon territoire d’écriture. Mon non lieu de banlieue ouvert fendu traversé jusqu’à l’os où j’échoue avec la petite lampe taxée à Buko… Bukowski vous connaissez ?… La nuit écrire c’est dans l’arbre ou nulle part.
N’y a aucun espoir qu’ils me lisent vu qu’ils sont aveugles. Donc je crie. C’que je désire folle folle follement… c’est l’oreille… L’oreille de… eh oui ! l’oreille de vous… L’oreille des chiens à la renifle des trottoirs bitumisés de pisse et frémissante joyeuse. L’oreille ses deux petites perles décor de ciel en bas pas coupée qu’est à l’éveil et qu’écoute… qu’écoute… avant l’turbin… après… Pas les rater… Pas les décevoir d’insignifiance Hé !
Me semble que je m’répète non ?… Hochement de tête des sept chats sans indulgence. Pardonnez-moi… mais les autres… Les autres ils y sont justement. Et justement y a queue. Une ribambelle d’eux partout… Ouallah ! Tant que ça ?… Il est pas mort bouffé liquidé le peuple alors… Le peuple des luisants Seigneurs des nues avec leur clique de comètes qu’ils fouettent cochers et carrosses pour clowns de première catégorie…
Et encore une fois ils questionnent :
- Qui tu es toi qui viens des banlieues sans nom pour prétendre à l’écriture ?
Ouais… Encore une fois j’me demande ce que je pourrais bien avoir à leur déclarer. Je me fouille… Je m’ausculte… Je prends les sept chats à témoins. Y’a rien affaire j’y suis pas. J’y suis pas parmi les singes alignés pour la représentation du défilé aux lanternes de couleurs…
Pas un trou… Pas une place pour moi au sein de cette fourmilière de mâles attendus qui défilent en grappes chiffonnées et consciencieuses… et de femelles jalouses aux bajoues fripées qui pointent leur tronches à lunettes à l’intérieur de ma musette à poudreries. Poudrerie blanche Hop ! M’en camoufle le museau la truffe sauf qui feu !
Serrés les rangs de celles et de ceux qui possèdent sous la médaille de l’institut des fabricants de prothèses oculaires… des lunettes oui… surveillés par le chat borgne de la vieille dame du cinquième le plus bel ulcère. Serrées les fesses ! Mes Seigneurs ! Mes Maîtres !
Il y a de tout entre leurs pieds dans les lieux distingués où ils sont nés si on regarde… Des amas de ce qu’ils n’ont pas vécu au milieu de la lingerie fine de leurs comètes. Ce gargouillis de filles… L’endroit de chair finement ciselée désemparée par la nuit qu’ils mâchent pour qu’elle leur revienne à la haute heure de l’écume et des sirènes. Il y a de tout dans l’automne de leur petit verglas qui tachera les draps…
Il y a de tout mais d’émotion… de tendresse de pauvreté… ça non ! surtout pas…
Les singes sont prêts pour la parade. Et bien que ça commence à être lassant eux il ne s’enlacent pas… Ils ne peuvent pas se toucher ni nous… Attention à la lame froide du miroir… Ils coupent les Maîtres bouffons ! Et ils s’en mettent partout de ce bon sang-là… Même ils s’en tartinent le revers de l’eau.
Moi… quand je m’y vois je me demande… Quand je m’y vois… Des outils que monsieur Antonin le veilleur mon grand-père m’a donnés c’est d’abord la lime qui me sert pour agrandir le trou à l’intérieur de leur ferraille.
La lime que je tiens de l’autre abordage aux bordures de l’embellie… oh ! miroir… mon être-ange corps étranger…
Quand je m’y vois… à user en m’encrassant les paumes de limaille d’outrecuidance qui monte droit aux étoiles la carlingue étroite de mon vaisseau d’écrivaillerie… Quand je m’y vois…sur ce terrain-là de ma banlieue où j’ai fini par revenir…
Nous sommes tous orphelins d’une histoire qu’on ne nous a pas écrite… Pas même une voile à l’horizon de mon sexe tant plié maintenant dans un pétale tombé au fond du puits d’impossible. On en sortira pas.
Nous les pitres… du cœur d’où on est on remplit le seau des mots qui rient…
Mais il en faudrait un… ou deux en haut… les pieds sur la terre où croissent et multiplient les dirigeants du peuple des fourmis. Un ou deux… qui remontent ce qu’y a à l’intérieur du seau.
Depuis le temps que les petites filles qui ont toujours été de corvée d’eau jettent dans ce puits-là en échange de la promesse des yeux des histoires de filles…
Moi aussi comme toutes les filles j’y suis allée. A celui-là ou bien d’autres. Chercher les yeux qu’on nous a promis. Nos mères… nos grands-mères… Avant de comprendre que c’étaient des puits d’aveugles…
Quand il m’arrive d’y aller aujourd’hui p
uiser de cette parole que je croyais… que j’appelais… parole des poètes… Quand il m’arrive…
l’unique… la dernière gorgée avant la femme qu’il faut bien que je sois avant…
Quand il m’arrive… alors l’autre… celle qui garde la peau des mots… celle qui fait le clown a une envie folle de se pencher pour leur dire :
- Eh ! là-dedans… vous êtes encore vivants ?… Eh ! Mes Seigneurs… à la revoyure alors…
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
C’est l’histoire qui se raconte à l’heure des souris et des chandelles. L’histoire a refusé tout net d’être menée à la baguette. D’être criée dans les cours au beau milieu des trognons et des eaux d’use âge. C’est l’histoire qui se raconte elle-même parce qu’elle en a assez des bouches qui mentent. Cyniques… les bouches du travestissement de la vie.
Pudique la vie. Comme la chevelure de Morgane quand elle cache dessous ses petits seins au regard du peuple des fourmis. Les fourmis
reviennent chaque soir en file indienne de leur travail d’ouvriers fourmis. Elles montent les escaliers du block trois de la cité pour se réfugier sur leur ras dos en famille.
Morgane elle se tire pour rattraper l’histoire. L’histoire que lui dit le tam-tam de l’herbe… le tam-tam du terrain vague où les mômes ils se retrouvent. De l’autre côté c’est l’Afrique en suivant les rails du tramway jusqu’au cœur. De l’autre côté ce qu’on imagine…
C’est l’histoire qui se raconte dans la bouche de Lakhdar l’autre le vieux qui l’a entendue dans le bidonville des Arabes de la bouche du cavalier noir ou du cavalier blanc va dire au luth à l’intérieur du bistrot A la Lanterne qui dérive sur le trottoir d’eau douce… L’autre… Le vieux… Lakhdar il écoute la voix du cœur sauvage qui a fini par nous rejoindre là depuis qu’on l’a chassée et qu’on lui a volé son nom… Lakhdar l’Arabe c’est lui qui remonte ce qu’y a à l’intérieur du seau… La voix simple et bonne des gens de la rue…
Ecoute… écoute…
A suivre...
Commentaires