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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Dimanche 19 avril 2009 7 19 /04 /Avr /2009 21:17

Voici la suite du texte dont j'ai publié la première partie il y a deux jours sur notre blog et que j'ai découvert sur le site www.info-palestine.net

Moi, Gilad Atzmon, musicien de jazz, israélien et humain du monde suite


          En juillet 1981, je me suis engagé dans l’armée israélienne, mais, je suis fier de dire que dès le premier jour, j’ai tout fait pour éviter tout appel du devoir. Non pas que j’étais pacifiste, ni que je me souciais beaucoup du sort des Palestiniens, ni encore que j’étais porté par une passion secrète pour la paix, non, tout simplement parce que j’adorais me retrouver seul avec mon saxophone.

         Quand a éclaté la première guerre du Liban, cela faisait un an que j’étais à l’armée. Pas besoin d’être un génie pour deviner la vérité, je savais que nos dirigeants mentaient. Chaque soldat israélien se rendait bien compte que cette guerre était une agression de la part d’Israël. Personnellement, je n’étais plus du tout attaché à la cause sioniste. Je n’avais plus le sentiment d’en faire partie. Cependant, ce n’était toujours ni la politique ni le sens moral qui me motivaient, c’était mon désir d’être seul avec mon saxo. Faire des gammes à la vitesse de la lumière me semblait bien plus important que de tuer des Arabes au nom de la rédemption des Juifs. Et c’est ainsi qu’au lieu de m’évertuer à devenir un tueur patenté, je concentrais tous mes efforts à essayer de me faire engager dans une des fanfares militaires.

          Il m’a fallu plusieurs mois pour y arriver, mais j’ai réussi à atterrir en douceur dans l’orchestre de l’armée de l’air israélienne  ( Israeli Air Force Orchestra – IAFO ). Il n’y avait que deux possibilités pour intégrer l’IFAO : soit on avait décelé en vous un musicien de jazz au talent prometteur, soit vous étiez le fils d’un pilote mort en mission.

          Le fait d’avoir été admis, sachant que mon père était encore de ce monde, m’a pour la première fois conforté dans l’idée que j’avais peut-être du talent.

          A ma grande surprise, aucun des musiciens de l’orchestre n’était un passionné d’armée.

          Nous ne nous intéressions qu’à une chose : développer notre talent musical personnel.

          Nous détestions l’armée et il n’a pas fallu bien longtemps pour que je me mette à haïr l’état qui avait une si grande armée avec des forces aériennes si importantes qu’elle avait besoin d’un orchestre qui m’empêchait de m’exercer 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

          Quand on nous faisait venir pour jouer lors d’une manifestation militaire, nous nous efforcions de jouer le plus mal possible de façon à ne plus jamais être réinvités. C’est au sein de l’orchestre que j’ai appris à être subversif. Comment détruire le système afin d’atteindre la perfection pure au niveau personnel.

          A l’été 1984, juste trois semaines avant de me débarrasser de mon uniforme militaire, nous avons été envoyés au Liban pour une tournée de concerts. A l’époque, le Liban était un endroit très dangereux et l’armée israélienne était installée dans des bunkers et des tranchées profondément enfouis pour éviter tout contact avec la population locale. Le deuxième jour, nous sommes arrivés à Aszar, un camp de concentration israélien de sinistre réputation installé sur le territoire libanais.

          Et c’est l’événement qui a changé ma vie. Il faisait une chaleur d’étuve en ce début de juillet. Un chemin de terre poussiéreux nous a conduits jusqu’à l’enfer sur terre. Un immense centre de détention entouré de barbelés. Pour aller jusqu’au quartier général du camp, nous avons dû passer devant des milliers de détenus à la peau brûlée par le soleil.

          C’est difficile à croire, mais les orchestres militaires sont toujours bien accueillis. Une fois arrivés devant le QG des officiers, nous sommes allés faire un tour guidé du camp. Nous avancions le long d’interminables grillages de barbelés et de miradors. Je n’en croyais pas mes yeux. Qui sont ces gens ?, ai-je demandé à l’officier-guide. Ce sont des Palestiniens, m’a-t-il répondu. Ici, à gauche, vous avez les OLP et là, à droite, les “ Ahmed Jibril ” ( le FPLP, Front populaire de la Palestine ), ils sont beaucoup plus dangereux que les autres alors, on les isole. J’ai regardé les détenus et ils avaient l’air totalement différents des Palestiniens que je rencontrais à Jérusalem. Ceux que je voyais à Ansar étaient en colère. Ils n’étaient pas vaincus et ils étaient nombreux.

          En avançant le long des barbelés, je regardais fixement ces détenus et j’ai alors réalisé l’atroce vérité : j’étais vêtu de l’uniforme de l’armée israélienne. Alors que je pensais à mon uniforme, essayant de régler le terrible sentiment de honte naissante, je me suis retrouvé sur un grand terrain plat au milieu du camp. Nous nous sommes arrêtés là, entourant l’officier qui nous servait de guide, et qui nous donnait d’autres informations, d’autres mensonges sur la guerre en cours pour défendre notre havre juif.

Pendant qu’il nous ennuyait à mourir avec ses mensonges absurdes, j’ai remarqué que nous étions entourés d’une vingtaine de blocs de béton d’environ un mètre carré de superficie sur un mètre trente de hauteur. Il y avait une petite porte métallique et j’étais horrifié à l’idée que mon armée avait peut-être décidé d’enfermer pour la nuit dans ces constructions les chiens de garde. Mettant mon “ chutzpah ” israélien en action, j’ai demandé au guide à quoi servaient ces horribles cubes de béton.

          Il a répondu aussitôt : “ Ca ? ce sont nos cellules d’isolement, deux jours dans une de ces cellules et vous êtes plus sioniste que les sionistes ”.

          C’en était trop pour moi. C’est donc dès 1984 que j’ai réalisé que ma relation avec l’état israélien et le sionisme était terminée.

 

          Et pourtant, je ne connaissais pas grand-chose de la Palestine, de la Nabka ou même sur le judaïsme et la judéité. J’ai seulement réalisé qu’en ce qui me concernait, Israël, c’était pourri et je ne voulais plus rien avoir à faire désormais avec ce pays.

          Deux semaines plus tard, je rendais mon uniforme, j’attrapais mon saxo alto, je prenais la navette pour l’aéroport Ben Gourion et je partais pour l’Europe pendant quelques mois.

          A l’âge de 21 ans, j’étais libre pour la première fois. En décembre, comme il faisait trop froid, je suis retourné chez moi avec la ferme intention de revenir en Europe. Il m’a fallu attendre encore 10 ans avant de pouvoir quitter Israël définitivement.

          A cette époque, je commençais à en apprendre de plus en plus sur le conflit israélo-palestinien, sur l’oppression. Je commençais à accepter le fait que je vivais sur le territoire de quelqu’un d’autre. Je commençais à intégrer le fait terrible qu’en 1948, les Palestiniens ne voulaient pas réellement partir de leur plein gré, mais qu’ils avaient subi une épuration ethnique brutale de la part de mon grand père et ceux de son espèce. Je me suis mis à réaliser que l’épuration ethnique n’avait jamais rebuté Israël, simplement, elle prenait des formes différentes. Je me suis mis à réaliser que le système judiciaire était totalement raciste.

          Un bon exemple en était le “ Droit au retour ”, une loi qui encourage les Juifs à revenir chez eux 2000 ans plus tard mais qui empêche les Palestiniens de retourner sur leur terre et dans leurs villages après deux ans d’absence. Et pendant tout ce temps-là, ma carrière de musicien évoluait. J’étais devenu producteur de musique et musicien de jazz reconnu.

          Mais, je ne m’étais toujours pas véritablement investi dans une activité politique quelconque. J’avais étudié à la loupe le programme de la gauche israélienne et j’en avais déduit qu’il s’agissait plus du programme d’une œuvre sociale que d’une structure idéologique fondée sur une éthique.

          Au moment des accords d’Oslo ( 1994 ), j’en avais assez vu. J’ai réalisé que la paix pour Israël, c’était du pipeau. Elle n’allait pas conduire à une réconciliation avec les Palestiniens, ni à remettre en cause le péché originel des sionistes. Au contraire, elle était destinée à consolider l’existence de l’état juif aux dépens des Palestiniens. Il n’était absolument pas question du droit au retour des Palestiniens. J’ai décidé de quitter ma maison, d’abandonner ma carrière. J’ai tout quitté, même ma femme, Tali, qui est venue me rejoindre par la suite. Tout ce que j’avais emporté, c’était mon saxo ténor, mon seul ami véritable.

          Je me suis installé à Londres où j’ai suivi des cours de philosophie en troisième cycle à l’université d’Essex. Et en l’espace d’une semaine à Londres, je réussissais à me faire embaucher au Black Lion, pub irlandais mythique dans Kilburn High Road. A l’époque, je ne réalisais pas la chance que j’avais eue. Je ne savais pas combien il était difficile d’arriver à se produire à Londres. En fait, c’est ce qui a marqué le début de ma carrière internationale de musicien de jazz. En l’espace d’un an, j’étais devenu très connu au Royaume Uni comme musicien de be-bop et d’après be-bop. Et trois ans plus tard, je faisais des tournées dans toute l’Europe avec mon jazz band.

          Cependant, je n’ai pas mis longtemps à avoir la nostalgie du pays. A ma grande surprise, ce n’était pas Israël qui me manquait. Ce n’était pas Tel-Aviv, Haïfa ou Jérusalem. C’était, en réalité, la Palestine.

 

          Ce n’était pas le chauffeur de taxi grossier à l’aéroport Ben Gourion, ni un centre commercial à Ramat Gan, c’était le petit restau d’houmous à Yafo au coin des rues Yesfet et Salasa. C’était les villages palestiniens qui s’étendaient sur les collines entre les champs d’oliviers et les figues de barbarie. J’ai réalisé que chaque fois que j’avais le mal du pays, je me retrouvais à Edgware Road, où je passais la soirée dans un restaurant libanais. Et, quand je me mettais à penser à Israël en public, il s’est vite avéré qu’Edgware Road était ce qui se rapprochait le plus de mon pays natal.

          Je dois admettre que quand j’étais en Israël, je ne m’étais pas du tout intéressé à la musique arabe. Un colon ne s’intéresse pas à la culture indigène.

          J’ai toujours adoré la musique folklorique. En Europe, on me présentait comme un spécialiste de musique klezmer. Au fil des ans, je me suis mis à jouer de la musique turque et grecque.

          Mais, j’avais complètement occulté la musique arabe et, en particulier, la musique palestinienne. Une fois à Londres, dans ces restaurants libanais, j’ai réalisé que je ne m’étais jamais véritablement intéressé à la musique de mes voisins. Plus inquiétant, je l’avais complètement ignorée, même si je l’entendais tout le temps.

          Elle était partout autour de moi, mais je ne l’avais jamais réellement entendue. Elle était là, à chaque recoin de mon existence. L’appel à la prière qui venait des mosquées sur les collines, Oum Kalthoum, Farid El Atrash , Abdel Halim Hafez , étaient présents à chaque recoin de ma vie, dans la rue, dans les petits cafés de la vieille ville à Jérusalem, dans les restaurants. Ils étaient partout mais je les avais, de façon grossière, totalement ignorés.

          Vers l’âge de 34-35 ans, loin de ma terre natale, je me suis penché sur la musique indigène de mon pays. Cela n’a pas été facile. C’était à la limite de l’inaccessible. Autant le jazz, je m’en imprégnais aussitôt, autant la musique arabe, cela m’était pratiquement impossible. Je passais un morceau et j’attrapais mon saxo ou ma clarinette, j’essayais d’en saisir l’essence, mais ce que je faisais avait des sonorités étrangères. J’ai vite réalisé que la musique arabe était un langage totalement différent. Je ne savais pas par où commencer ni comment l’approcher.

          Le jazz est une création occidentale. Il a évolué au XX°s et s’est développé en marge du secteur musical classique. Le be-bop, la musique avec laquelle j’ai grandi, se compose de morceaux de musique relativement courts. Les airs sont courts parce qu’il fallait les faire tenir dans le format de disque des années 40 ( 3 min. ). Et la musique occidentale peut facilement se retranscrire sur papier avec les notes et les accords.

          Le jazz, comme toute forme artistique occidentale, est en partie numérique. La musique arabe, en revanche, est analogique, elle ne peut se retranscrire. Une fois retranscrite, elle perd toute authenticité. Et alors que j’avais atteint suffisamment de maturité pour affronter la musique de mon pays, voilà que c’était mes connaissances musicales qui constituaient un obstacle.

          Je ne voyais pas ce qui pouvait bien m’empêcher de capturer les sonorités de la musique arabe. Je ne comprenais pas ce qui clochait. J’avais beau y consacrer du temps, à écouter et à m’entraîner, rien à faire, ce n’était pas ça.

          Les critiques musicaux européens appréciaient de plus en plus mon nouveau style et commençaient à me considérer à la fois comme un nouveau héros du jazz qui avait su rapprocher les genres musicaux et comme spécialiste de la musique arabe. Moi, je savais qu’ils avaient tort, même si je faisais tous les efforts nécessaires pour "rapprocher les genres", je voyais bien que la musique que je produisais était étrangère à l’essence même de la musique arabe.

          Et c’est alors que j’ai trouvé une astuce. Dans les concerts, quand je cherchais à reproduire le style oriental, je chantais d’abord le vers d’un chant qui me rappelait les sons que j’avais occultés au cours de mon enfance, essayant de me remémorer les échos de l’appel à la prière du muezzin, qui, depuis les vallées alentour, s’insinuaient dans les ruelles de la ville. J’essayais de me remettre en mémoire la musique surprenante et obsédante de mes amis Dhafer Youssef et Nizar Al Issa

          L’an dernier, alors que j’enregistrais un album en Suisse, j’ai réalisé que la façon dont je jouais la musique arabe n’était plus un problème. En réécoutant quelques morceaux, j’ai soudain réalisé que les sonorités de Jenine, d’Al-Quds et de Ramallah jaillissaient tout naturellement des enceintes.

J’ai réfléchi à ce qui s’était passé, à la raison pour laquelle, brusquement, j’avais réussi à produire un son authentique.

          Et j’ai réalisé que j’avais laissé tomber la primauté de l’œil et que j’étais passé à la prééminence de l’oreille. Je n’avais pas cherché l’inspiration dans la retranscription, ni des notes, ni des accords. Au lieu de cela, j’écoutais ma voix intérieure. Le fait que j’aie eu du mal avec la musique arabe m’a rappelé pourquoi je m’étais mis à la musique initialement. En fait, je ne regardais jamais Bird sur MTV, je préférais l’entendre à la radio.

 

          J’aimerais terminer cette réflexion en disant qu’il serait temps que nous apprenions à écouter les gens que nous aimons.

          Il serait temps que nous entendions les Palestiniens plutôt de que nous référer à de vieux manuels en lambeaux. Il serait temps.

          Ce n’est que récemment que j’ai réalisé que l’éthique intervient quand les yeux se ferment et que les échos de la conscience forment un air au plus profond de notre âme. S’identifier à l’autre, c’est accepter la primauté de l’oreille.

 

 Du même auteur :

 

  Le pétage de plombs d’Aaronovitch et la démolition du pouvoir juif - 13 avril 2009

  La guerre contre la terreur intérieure : Fin de l’Histoire juive - 23 mars 2009

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  Israël a perdu une fois de plus - 16 janvier 2009


 Vous trouverez la traduction originale de ce texte sur le site : Des bassines et du zèle

15 janvier 2009

 

Publié dans : Colères noires
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