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Un lit comme un livre debout suite...
Elle a à peine quatre ans et elle veut les mots… Elle les veut armures pour la protéger du lit qui sera même plus tard en
situation amoureuse un navire faisant eau et l’emmenant vers l’ombre dont elle a peur et qui pourrait l’engloutir. “ Un corps ? N’importe
lequel ? Non. ” A la place il y a ce désir des mots, cette ivresse du livre et cette petite phrase comme une supplique enfantine adressée à l’autre : ‑ Raconte-moi une
histoire… Les mots des contes, scellés par la cadence et la musique de l’oralité et ceux des poèmes faits pour être dits et chantés aux rythmes des bendirs et des mandoles transmettent au corps
la danse des songes cosmiques les plus fous… Mahmoud le poète, l’homme qui marche dans Le siècle des
sauterelles, crée le lien évident entre les mots et la mouvance… le rythme de la musique des mots c’est celui du pas du voyageur.
Mes lointains souvenirs des contes écoutés sont ceux de l’ailleurs
tellement désiré et l’ailleurs me rejoint aussi tôt aussi vite dans la réalité… “ Les cieux constellés du désert sont uniques. Leur vision envoûte les yeux, les
apaise, restitue au désert son pouvoir onirique. ”
Pour moi dans l’univers glauque de la banlieue pauvre des années 60 pas de désert mais des rêves de départ ça oui ! D’abord avec les
voyages de Sindbad le marin ce sont mes cavales parmi les populations immigrées du bidonville d’Aubervilliers où l’Arabie travestit mes rêveries en une multitude de sons, d’odeurs, de musiques,
de mots d’une langue inconnue. “ Je rêve des mers, des ruisseaux dans les prairies de mes lectures. Les mots ont des couleurs inconnues.
”
Et puis mon premier départ sur ce réseau Nord à
bord d’un autorail où mon grand‑père le conducteur de locomotives m’emmènera d’une gare à l’autre… Mon grand‑père c’est aussi celui qui va prendre les livres le soir dans son armoire tout en haut
et qui raconte les histoires… Avec les récits de Tom Sayer et d’Huncleberry Finn la véritable aventure commence… mon Far West à moi c’est l’Afrique et mon Mississipi l’Algérie… celles toujours
plus fascinantes des conteurs et des écrivains qui peuvent embrasser le monde d’un seul regard… “ Les pieds peuvent courir, toutes les turbines du monde
vrombir, les yeux iront toujours plus loin. ” Il n’y a pas de hasard…
Non il n’y a pas de hasard… le lieu où on choisit sa maison raconte lui aussi
les pérégrinations d’êtres partis avant nous qui sont arrivés là au bout du chemin parfois, étranges nomades nommant ce coin de terre qui devient de façon prédestiné le nôtre. Ainsi la ferme de
la famille Pélégri appelée Haouch el Kateb : la ferme de l’écrivain… ainsi la maison de Malika Mokeddem “ Un chemin court au bord d’une falaise. Le Chemin des Aires Prolongé ” Un nom banal à la campagne mais pas tant que ça par l’incroyable facétie des mots “ Je dis : ‘ mon désert prolongé ’ ( … ) tu n’as pas eu à le réinventer. ”
Au cœur de la maison qui enfante l’écriture aujourd’hui pas de métier à tisser
“ c’est un lit vertical à n’en pas douter ” et plus de tisserande non plus, ces femmes des hauts plateaux qui savaient si bien marier entre elles
les couleurs des laines pour confectionner les burnous, les tapis, les couvertures aux motifs noirs et rouges… mais le lit lui demeure comme une menace “ Casse
ce foutu lit ! Tous les liens tous les cadres qui piègent. Toutes les bondieuseries de l’amour. ” Le lit c’est le lieu du sommeil impossible jeté sur le corps comme un filet sur
un tourbillon d’oiseaux, l’espace de la capture où l’élan s’arrête, l’endroit où on se livre. Elle veut le livre debout, sentinelle… La page complice la nuit, de ses pas
d’encre.
Une autre échappée plus grandiose encore que
celle de Mahmoud le poète qui entre enfance et adolescence va d’Alger à Oran, Tlemcen, Mostaganem et part ensuite étudier au Caire à El-Azhar, c’est celle à bord du voilier “ Vent de sable ”, où l’écriture s’installe alors dans le “ lit de la mer ” et que mes ancêtres malouins
comme ceux de Céline n’auraient pas reniée bien sûr… La mouvance incessante inscrite dans mes gênes de ces vieux marins dont je connais toutes les chansons par cœur n’a pas fini de nourrir le
songe que je fais d’aborder l’Algérie par la mer. Désir que je me garderai bien d’accomplir afin de le préserver promesse vagabonde d’où naît et renaît comme une source l’écriture… l’écriture
désir-désert de toujours… “ Seule la poésie m’aide à décrocher, m’embarque, m’absorbe. ” Son corps déplié déployé seul au large de toutes les
rives… son corps de femme une voile immense qui boit tous les vents du monde…
“ Je suis un être du plaisir hors du lit
aussi. Les privations, les interdits, la misère de l’enfance et de l’adolescence m’ont forgé un tempérament d’hédoniste. Une urgence, une aptitude à jouir de chaque instant. C’est ce culte du
délice, même du plus petit, qui confère aux manques essentiels leur indicible acuité. ”
Le lit, après avoir été le territoire de l’angoisse d’enfance
est devenu l’espace de l’intime absolu.
Lorsqu’il se défait et que la séparation du corps aimé impose l’évidence qu’il faut commencer à l’ouvrir, à l’écarteler, à le dire pour
d’autres que celui qui connaissait le mystère des navigations à l’intérieur de l’émeraude brûlante du désir et des songes, c’est qu’il y a risque de naufrage et de déraison.
“ J’en aurais crevé si je n’avais pas écrit. ” Le temps de
l’autre et des nuits enfin douces au creux de la chaleur d’un sommeil trouvé, blotti s’estompe léger brouillard, écho brouillé devant le temps de soi et de l’origine. Qui peut imaginer ce qu’on
cède de soi lorsqu’on a embarqué dans le désir‑désert d’écrire et qu’on quitte l’errance nocturne pour le refuge et la présence ? “ Je pense à cet autre
coût de l’écriture, à toutes ces implications insoupçonnées au moment où elle se produit, chevillant la solitude à la voix intime. ”
La femme qui écrit se préserve de la folie. La folie des autres et l’aliénation à un amour qui voudrait la faire rompre avec son corps relié au désir du monde et au monde du désir par les mots. La femme qui écrit reconnaît son désir et celui de l’autre. Elle n’est plus indifférenciée. Elle n’est plus confondue par toutes les images posées sur elle, ces fétiches qui ne masquent qu’à peine les peurs qu’ils recouvrent… Tisser des mots sur une trame de vie déjà nouée, déjà prévue par d’autres. Les autres… la famille, la tribu, le clan, le clan des femmes d’abord qui dans le monde arabe est tellement tenu à la transmission de l’infériorité “ C’est le chœur antique des voix féminines qui me hante. Il édicte un tel sacrifice érigé en devoir absolu, théâtralisé. ”
Comme les écheveaux de coule
ur les glisser à leur insu entre les fils alignés rigides placés là, immuables rails d’une
trajectoire obligée… “ Verts, rouges, blancs, indigo et fauves. ” Les mots, petits êtres autonomes défont le costume d’ombre étroite taillée
par les donneurs de mort. “ Est-ce une habitude d’expatriée et d’insomniaque de se raconter des histoires ? Est-ce par peur de me perdre ? Pour
endormir les menaces de l’inconnu ? Est-ce une façon d’exister envers et contre tout ? ”
Cet inconnu moi la grande perchée sur le lit du haut dans notre sixième étage nuages à Aubervilliers je le devine alors que je n’ai pas encore découvert “ Le dormeur du val ” que Rimbaud effaré par la mort de ces êtres presqu’encore enfants que sont les petits soldats engagés si tôt trace sur la peau d’herbe de ses premiers voyages… Pour éviter que le sommeil m’approche botté des pattes silencieuses du fennec sans me lasser chaque soir je convoque les personnages des histoires qu’on me lit parfois et je leur parle… Des personnages il y en a tant déjà dans ma mémoire imaginaire et des voix qui content pour chasser l’épouvante de l’inconnu aussi. Celle du grand-père et de la grand-mère ouvrant les livres à la nuit et chassant d’un geste de la main les noctuelles autour de la lampe mais d’abord celles des femmes algériennes immigrées du bidonville et des cités qui disent les Mille et Une Nuits. Je les vole au passage quand je traverse ce monde qui est à force un peu le mien… Le monde de l’errance…
A suivre...
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