Partager l'article ! Gare aux rêves !: Gare aux rêves ! Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire… & ...
Il s’en est passé des choses depuis qu’on s’est remises en route hein Jessica ?…ça ouais s’il s’en est passé alors !
Des choses qu’on a pas bien pigées faut le reconnaître c’est normal…
D’abord il a fallu qu’on s’adapte à notre époque… Nous on venait de très loin… Des époques on en a
traversé des tas et à chaque fois on a tout recommencé le chemin au début et même si on savait qu’on arriverait pas au bout on a continué…
Souvent j’ai failli abandonner toi tu le
sais… A quoi ça sert l’obstination que j’ai à passer de l’autre côté du fleuve les choses des gens… Plein les paluches et plein ma barque j’en ai… chargée à ras bord d’elles… Et plus je la vide
et plus j’en ai Jessica… Des choses… Des gens…
Ce soir sur le trottoir qui se tortillait sous les petites bourrasques en dandinant je croise
une vieille femme qui avance deux trois pas et s’arrête… Hop ! Hop ! Hop ! Deux trois pas et… Sa béquille d’une main et deux sacs de plastique avec des trucs dedans… Hop !
Hop ! Hop ! Et un gros filet tissu à provisions qui traîne quasi de l’autre… Hop ! Un pas et elle pose et elle change de main le bazar et elle repart… Hop !
Hop !… Une pause… Elle rechange et la béquille aussi… Hop ! Hop !
Je la croise Jessica… Son sourire se pose comme un oiseau sur moi et Hop ! Hop ! Hop ! Moi j’ai pas de
sacs pas de béquille je fonce… Je fais la longueur du trottoir en chassant les bourrasques à coup de baskets et je stoppe brutal… Ce que je fais là hein ?… Demi-tour je repars dans
l’autre sens même vitesse mais la vieille dame est pas loin la rattrape… Elle s’est arrêtée c’est le rituel changement de main les sacs la béquille et Hop ! Hop !
Hop !
A sa hauteur
on se rencontre et je lui rends son sourire oiseau que j’avais emporté… Elle a un visage et une mimique de petite fille…
‑ Vous allez où ? Je peux pas vous
aider ?
Elle a tout posé de
contentement d’avoir quelqu’un qui lui donne une raison… P’t’être que ça fait longtemps des kilomètres qu’elle sautille d’la sorte… Ses yeux pétillent quand elle
dit :
‑ Oh merci !
merci ! Je vais y arriver… Vous êtes revenue… Merci… je crois que je vais me débrouiller… Et puis elle ajoute avec un air complice… Vous savez dans la vie y faut toujours se forcer un peu…
Merci mademoiselle…
J’ai repris ma
course dans l’autre sens avec toute la jeunesse du monde dedans ma carcasse éventée des petites bourrasques et l’oiseau de son sourire qu’était installé dessous mon pull et qui chatouillait… On
sautillait chacune dans un sens… Hop ! Hop ! Hop ! On s’était retrouvées ma Jessica… Sur le rebord de ce temps dur on s’était retrouvées et on avait bien du chemin à
faire
Dans la vie faut
toujours se forcer un peu hein ?
Ce qu’on a vécu comme aventures ma Jessica ! Tant qu’on n’pourrait pas les raconter… Y en a d’autres qui l’ont fait
tellement… Les histoires tout le monde en connaît. Des grandioses des qui sont à la hauteur des rois des seigneurs aux trônes d’onyx pailletés…
Dans les Musées où on se cachait la nuit Jessica après s’être laissé enfermer par les gardes bien complaisants bien gentils… on les
rencontrait tous…
Leurs portraits
qu’étaient là pareils que les oignons ils nous faisaient rire… Et ton rire Jessica il bousculait les tourbillons de poussière les poussait d’une salle l’autre… Les poursuivait des parquets
verglacés aux carreaux du ciel. Ton rire… hi hi hi hi hi hi ! Aux couleurs de chaque carreau dans son cercle de plomb jamais la même il s’accrochait...
Et si la lune au ventre rond la commère câline qui t’avait faite toi ma Jessica… ma ferroviaire… elle se mêlait à ton jeu alors tu enfilais
aussitôt le costume de la couleur qu’elle choisissait pour toi.
Il s’en est passé des choses depuis ce temps de nos courses anciennes Jessica… Après des heures entortillées aux toiles
d’araignées quand on traquait les hommes dans des bouquins trop gros… Des piles des colonnes qui tenaient les toitures des bibliothèques… On croyait qu’ils créchaient là-dedans là-dessous
les burnous de carton rouge entassés au long des pièces et des pièces… Chacun à l’intérieur de son livre bien planqué.
Y avait c’est forcé là-dedans tout au fond les histoires des gens
qu’on frôlait dehors au creux de la bouillasse ocre rose de l’aube… Tu sais comme on a fouillé Jessica… On a fouillé parc’que pour nous dans nos quartiers d’où on venait les livres c’était
des coffres aux trésors… Et on a jamais rien trouvé.
Fallait aller fouiner ailleurs Jessica hein ? Les Musées les bouquins les choses comme ça tu m’as dit que c’était
l’affaire de ceux qu’avaient jamais bougé… ceux qui habitaient quoi… C’était l’affaire des rois confits qu’on aurait dit des canards au creux de leurs palais… Mais le populo lui il tenait
pas en place… la raison qu’ils ont inventé les ghettos pour l’enfermer…
‑ Tu vois… faut surtout pas qu’on finisse par leur ressembler aux rois…
‑ Mais Jessica… je t’ai répondu et toi tu n’écoutais pas tu avais déjà décidé… c’était comme ça tu partais et je te
suivais… Mais Jessica on a trop bougé… tu n’veux pas qu’on se pose… un peu quoi…
‑ Ah bon ! tu as répliqué les mains sur tes hanches et ton ventre dans sa ceinture de petites lunes d’argent
autour de ton nombril qui dansait… tu trouves qu’on a bougé toi ! Et les pensionnats… et les asiles et les ghettos… t’as oublié ?
‑ Non Jessica… non… j’ai pas rien oublié… et j’avais envie
de saisir tes mains et de les mettre autour de mon cou comme un collier d’oiseaux sauvages…
Il s’en est passé des choses depuis notre rencontre Jessica…
‑ Les gens de notre époque… ceux qu’ont une histoire c’est
dans la rue qu’ils sont… tu as dit en haussant les épaules et tu as enfilé du geste que je connaissais tes cuissardes noires et c’était le signe du départ… un de
plus…
Notre époque c’était celle d’un Far West qui venait s’éclater sur les pavés de la vieille histoire où on ne faisait que barboter de ce
côté‑ci du monde… Des siècles alors qu’on barbotait et de manière dégoûtante encore à part deux trois mois de la Commune qui nous a un peu sauvés de la honte… Ah ouiche ! la tête bien dedans la vase… Blouh… Blouh… La honte… la honte qu’on avait
alors !
Notre
époque… la grande tournée fabuleuse… ne pas rester en place… redevenir des baladins des montreurs d’ours blancs… Le seul moyen qu’ils nous lâchent les aboyeurs chiens en laisse et les
autres ! Nous mettre à l’attache ce qu’ils voulaient… sûrement pas ! Zouh ! Les caravanes des voyageurs à côté c’était pas grand-chose… eux ils avaient toujours fait ça de
bouger… dans le temps je veux dire… Un peuple nomade quoi il va il vient… c’est son ordinaire… Et puis pour la liberté merci ! Les endroits qu’ils lui fadent les proprios du
coin c’est pas la plage qui grignote le bitume de ses petites dunes mamelles dorées… Oh non !
Les décharges grasses pourries de rats les dessous des ponts RER et compagnie les échangeurs des voix express… Le
meilleur de la vadrouille qu’ils
leur donnent c’est vérifiable
facile… Voulez pas vous raciner profond à la terre de chez nous eh ben allez‑y aux recoins qui puent joli tous les gogues de la ville rien que pour eux ! Eux longtemps ils ont fait que
passer… Ils sont allés ailleurs plus loin encore… Pourtant leur histoire elle est bien ancienne et que ça remonte joliment si on cherche des civilisations des cultes des légendes…
Nomades ma Jessica les peuples du voyage ils nous ont faites on peut pas les renier !
Migrateurs ces zoiseaux-là avec leurs poules et leurs rempailleurs de chaises si on les matait arriver faire brailler
tous les clébards et s’installer à l’entrée du bled… Ouaouf ! Ouaouf !
Les premiers qui nous ont épatés j’le jure bien ma Jessica… tu ne diras pas le contraire toi qui as la chevelure rouge
des femmes de leurs tribus…
A suivre...
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