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La locomotive arc-en-ciel suite...
No No le bossu qui ne possède rien à vrai dire est un receleur de silences taillés à vif dans les pierres du terrain vague qu'il a choisies une par une et
installées en un cercle approximatif au milieu des herbes et des fleurs sauvages de son jardin. Chaque pierre porte en elle une demeure de silence aussi vaste qu'un fragment d'arc-en-ciel. No No
le bossu voyage entre pierres et ciel aussi facilement que s'il était paré d'ailes.
Balthazar écrase avec ses grosses godasses le mic-mac d'ombre et de bouts de crépuscule se débattant
parmi les graminées et les ronces et sans faire de bruit pour une fois sort de la grosse sacoche de cuir à peine un peu moins jaune à cause de la crasse des locos. que sa veste une baguette toute
fraîche à l’odeur de levain acide et de miel. Pendant que No No le bossu donne la lumière dans la petite cabane à l’aide de la lampe à gaz qui fait le soir bleu turquoise Balthazar brise le pain
en deux morceaux semblables qu’il fourre de chocolat noir. Et puis c’est la thermos de café posée sur la table de bistrot en marbre veiné lilas que No No a récupérée juste avant la casse. La
thermos qui fume son parfum doux amer au milieu des deux bols et du sucre emballés propres à l'intérieur d'un torchon rouge rappelle les locomotives de l'autre côté
éventrées.
C'est un dîner sans pareil que No No le bossu et Balthazar dégustent
chaque soir en ramassant les miettes qu'il ne faut pas perdre. Puis ils lèchent à petits coups de langue le café très sucré lentement jusqu'au fond du bol.
No No le bossu et Balthazar habitent le même Block dressé tel un chef sioux au large des autres dans
l'indifférence. On dirait un guetteur surveillant le canal où passent insouciants et dociles des poissons morts et vifs. Le Block des Rats d'eaux comme on l'appelle est le plus vieux construit
avec des matériaux d'antiquité et le plus taggé aussi. Les peintures de guerre des Apaches ne lui laissent aucune chance de se faire une vie sans soucis. Il a quand même mis des années à se
fissurer malgré la persistance des eaux à le muer en habitation aquatique dont les mousses ont fini par remplacer le papier peint devenu aquarelle aux verts vibrants de sonorités
douces.
Pour No No le fait d'habiter dans du béton tatoué ça n'a aucune
importance en soi vu qu'il est sans cesse en voyage à cause de sa quête de l'île aux arcs-en-ciel. Heureusement car il a bénéficié d'un cagibi une pièce sans son avis à ras d'eau où la lumière du
matin au soir entre pour ressortir aussitôt et laisser la place libre aux lumignons installés provisoires mais qui durent depuis longtemps se tortillant à l'extrémité de leur fil et donnant à
l'ensemble du décor une atmosphère de cave.
C'est bizarre mais au départ ce sont
les coups de gong de Balthazar qui ont permis à No No de s'habituer à vivre dépossédé du spectre solaire au creux duquel il est né. Balthazar ce diable de Négro encore plus noir que lui était un
jaillissement de couleurs sans paroles. En croisant Balthazar un soir No No s'est arrêté éberlué par la stridence de la veste de cuir jaune alors qu'il venait à peine de s'éjecter de sa cave vert
moussue dans l'intention d'aller ramasser quelques pierres pour son jardin.
- Eh
grand-père ! a rigolé Balthazar en frottant l'une contre l'autre ses larges mains de percussionniste... on dirait que t'as dépisté un fantôme ou quoi ?... Un fantôme black tu crois qu'ça existe
?
- Ben dis donc c'est vrai que j'ai jamais vu une pelure comme celle que t'as
sur le dos... Est-ce que tu l'aurais pas piquée au soleil dès fois ?...
- Ouah !
au soleil c'est sûr grand-père... Nous autres les Négros on fait dans la couleur si tu vois c'que j'veux dire... Y'a pas un luxe qu'on se refuse dans c'domaine mon camarade sinon on aurait le
noir tout l'temps... pas vrai ?...
- D'autant que les locos. c'est pas non plus
des stars du maquillage... 'Reusement qu'y a ce virtuose de Fats Domino pour les faire danser sur l'air de Blueberry Hill à travers les pattes de Balthazar !...
C'est comme ça que No No le bossu avait fait la connaissance de Balthazar qui déshabillait les
locomotives sur le rythme d'un jazz endiablé et qui n'avait pas plus que lui quelqu'un avec qui partager son dîner.
Et puis à force de promener sa carriole avec les planches pour les balançoires ici ou là il est sûr
qu'il rencontrera un matin le chemin par où est passé son père pour aller faire le garde-barrière du côté de la mer. Vous vous souvenez ?...
Ecoute... écoute
bien...
Chuff !... Chuff !... Chuff !...
La locomotive vient de se garer juste entre les deux rails rouges interlignes du cahier
d'école de Richard. Rouges ils le sont. Ça c'est sûr. Quand il a ouvert le cahier Richard l'a vu tout de suite. D'habitude ils sont bleus. Comme les ruisseaux à cresson où on court pieds nus.
Pieds nus toujours. Avec les sandales aux lanières de cuir posées pas loin. Il ne faut surtout pas perdre les sandales car sans elles il ne pourra plus marcher sur les cailloux coupants des
chemins bordés de genêts. Des chemins jaune d'or qui vont jusqu'au bout. Là où la terre s'arrête brutale. Là où on descend par des escaliers de bois que la mousse tisse de soie verte pailletée de
coquillages.
Là où on trouve parfois des traces de naufrages d'il y a longtemps.
Mais chut !... c'est un secret qu'on n'partage pas. La cachette aux trésors y a personne qui risque de la trouver bien sûr... Elle est aussi introuvable qu'un cahier aux interlignes rouges tracés
gras qui sont des rails sur la page. Des rails qui vont sans doute quelque part vu qu'ils ne s'arrêtent pas à la marge en plus. Ils resquillent toute une largeur où il pourrait planquer des
billes... des agates bleu turquoise avec lesquelles il n'a jamais su jouer. Et des tas d'autres en verre aussi.
Mais le soleil à l'intérieur c'est anis et citron mêlés. Et menthe parfois comme des ailes tremblantes
de libellules au bord des ruisseaux à cresson. Pour tout ça il les aime les billes... ses maisons de lumière à lui. Alors s'il veut les défendre des mains envieuses des autres gamins comment
faire ? Les faire disparaître ?
Il les garde d'habitude à l'intérieur d'un sac en papier bleu dans lequel sa mère protège le sucre du soleil. Il n'a rien
pu trouver d'autre alors il l'a chipé. Depuis elle le poursuit car elle se doute jusque dans son lit où il héberge une famille entière de galets cueillis à leurs draps de sable. Les galets sont
froids et doux comme des caresses quand il enfonce ses pieds. Ils n'ont pas de méchanceté à son égard. C'est déjà beaucoup. Parfois il les lèche ainsi qu'il
le fait avec les billes jaune citron et le goût du sel au bout de la langue lui chatouille les orteils.
Le sucre il l'a vidé juste à côté du trou à fourmis que sa mère s'obstine à retirer de là. Il n'a pas
osé emporter un sac de fourmis dans sa cachette favorite sous le matelas rempli de bruyères et de fougères sèches car elles risqueraient gros. Les billes ne craignent pas la lumière au contraire.
Mais le sac en papier bleu les protège du regard avide des autres gamins qui croient que les Gitans sont des voleurs.
- Gitan ! Eh Gitan !... ils l'appellent en courant autour de lui avec des mugissements féroces qui lui
déposent au bord des lèvres un rire triste et étonné.
Il n'a jamais pu leur dire
qu'en dépit de ses boucles noires que personne ne coupe et du collier de petites perles d'onyx autour de son cou il n'est pas un Gitan.
A suivre...
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