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La locomotive arc-en-ciel suite...
Le second rêve de No No le bossu c'est de mener enfin une locomotive vêtue de son armure noire jusqu'à la mer. En attendant le terrain bien plus vague que celui de
Balthazar le ferrailleur d'à côté est le repère des filles aux jupes relevées jusqu'aux cuisses chocolat et cannelle et aux sandalettes défaites qui s'en balancent facile. No No le bossu taille
des balançoires dans les planches en train de mourir sur les chantiers tout proches copeaux sentent bon la résine rouquine et la noisette. Pour les cordes ce sont les plus dégourdies des
filles volant haut au-dessus des pommiers tordus qui les rapportent planquées dans leur cartable ou sous leur tablier. Des cordes il n'en manque pas autour des grues amarrées là et ça porterait
malheur assurément de les laisser se tortiller solitaires entre les pieds des hommes.
Les pieds nus pour toujours dans les chaussures de chantier. Les pieds nus venus de loin
prendre part au grand festin donné par les fées au bout des chemins jaune doré. Vous vous souvenez ?… Des chemins jaune doré ? Tiens donc... mais où ça ?...
No No le bossu n'a pas su quoi faire de sa vie ici ou là alors il a été chiffonnier et à l'époque où il
y avait bien des chiffons à ramasser ça n'était pas un mauvais métier. Juste à côté parmi les petits jardins ouvriers mouchoirs de poche la masse des carcasses déployées des anciennes
loco-déesses dont les plaques de fonte éclatent au milieu de la lumière noire naissant de leurs reins. Des éclairs de fureur et de comédie montent vers le ciel au crépuscule volcanique lorsque
les reines des enfers sont une à une dépouillées de leur costume en lamé.
C'est
chez Balthazar qu'atterrissent pour finir les motrices larguées et taggées à mort. Il a obtenu l'autorisation d'un chemin de fer particulier à leur intention qui relie direct son terrain vague où
cogne un cœur d'acier du matin au soir à la gare de triage des engins usagés et las d'avoir tant traversé le temps. Entre les rails bleuis de rosée des pâquerettes font la tête aux boutons-d'or
qu'on voit de loin.
Balthazar qui a la soixantaine et même un peu plus a toujours
eu de la peine de démonter les locomotives qui ont visité toute la terre empanachées de fumée rousse et grise moulées dans leur fourreau de lave refroidie. Après avoir frappé la journée durant
sur le gong d'acier ses grosses godasses marquant la terre du terrain vague d'un piétinement de plus en plus accéléré Balthazar lâche tout au moment où le soleil plonge au fond de son terrier et
va rejoindre No No le bossu en train de rouler son hamac dans la petite cabane en tôles vert pomme du ja
rdin.
Ecoute... écoute bien...
Lorsqu'il redresse sa
carcasse à l'intérieur d'une longue veste de cuir jaune entaillée par les éclats de fonte jaillissant Balthazar ressemble à un de ces antiques lézards des sables se saoulant de la liqueur
nocturne pour se défaire de la violente morsure du jour. Il ne faudrait pas croire que les agonies symphonies pour locomotives qu'interprète Balthazar sans répit empêchent No No d'écouter les
arcs-en-ciel se déplier parmi les feuilles des bambous et des lilas dans un silence étourdissant. Seul No No d'ailleurs semble pouvoir jouir du silence déposé pour lui au cœur du halètement
répétitif qui monte de la Cité comme la complainte d'un clochard ivre.
Chuff !...
Chuff !... Chuff !...
A suivre...
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