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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /Mars /2009 21:55

Not for sale suite...

          Wael il savait plus du tout… Il savait plus rien… Il savait juste que c’était l’hiver depuis des tas de jours maintenant et qu’il fallait qu’il descende direction du fleuve… qu’il se tire de là… L’hiver du froid et des brouillards qui tombent comme les oiseaux sur la peau du fleuve qui caille… L’hiver de sueurs figées des grumeaux blancs qui mangent en dessous des fringues et te trouent jusqu’aux rognons… Ptaff ! Ptaff !… Et l’hiver phosphore ça aussi il savait !… L’avait connu ah là là !… l’était pas plus haut qu’un poêle quand ça leur a pris la dinguerie comme si la misère ça n’suffisait pas…

Pouvait entrer tout entier dans la bouche de la cheminée de leur maison avant qu’ils la rasent et l’enterrent sous ses pierres c’était une manie… La cheminée qui le dévorait avec son froid et ses griffes de suie qui crevaient son cou… Une cheminée c’est pire s’y a pas du feu pour chauffer les arpions dedans c’est pire !… Sauf que pour se planquer quand on est p’tit et que dehors ils règlent des monceaux d’histoires du passé qu’ils ressortent avec la fourche du tas de fumier et que forcément ça va mal finir… alors là c’t’un endroit extra ! Mais y’avait longtemps qu’il savait Wael que c’est pas la maison qui te protège des autres s’ils sont fous… Non c’est pas la maison hein ?

Ce jour-ci… ça faisait plus d’une semaine qu’il se camouflait dessous les tôles empilées d’un des entrepôts à poulets qu’avait morflé d’une pluie de parpaings de fenêtres et de bouts de ferraille volants… Ziouh ! Ziouh !… Une des tours de la cité qu’était pourtant située de l’autre bord des barbelés de la frontière du ghetto qu’avait trinqué par erreur… une bavure quoi…

En même temps que ceux qui étaient partis en tourbillons comme des pétales de fleurs les maudites bestioles accumulées à l’intérieur des cages sur des kilomètres de bâtiments avaient été écrabouillées ou bien elles s’étaient échappées en troupeaux déments et hurleurs qui avaient recouvert les collines de gravats gris de leur édredon blanc et rouge neigeux… Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! Cette idée qu’ils avaient eue de forcer les habitants des cités à élever ces milliers de volailles abruties et scotchées les unes aux autres dans leur petite boîte grillagée pouah !

Wael lui qu’était pourtant un familier des animaux et qui les préférait facile aux lascars de l’espèce des humains la pire qui ait jamais existé et qui se multipliaient pareil que les poulets Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! était dans tous ses états dès qu’une de ces abominables bestiole le fixait de son œil aussi myope que celui d’une taupe et se mettait à trépigner et à se ruer avec des tourbillons tarés sur des objectifs qui n’existaient pas en hurlant de plus belle Raki iiiii ! Raki iiiiiii !

Qu’ils crèvent ces charognes… mais qu’ils crèvent alors ! il grognait Wael en balançant des coups de tatanes en direction des volatiles gris poussier et déplumés complet qui sautillaient et s’ébouriffaient en se poussant les uns les autres pareils à des peuples déchus en panique… 

Ce jour-ci… il avait décidé que c’était bon… il risquait de se faire la malle de son abri qui dégageait de ses trous des giclées de vapeur puantes… Tout autour de l’échafaudage de tôles prêtes à culbuter dessus sa peau et à l’enfouir y avait des monticules de bouillasse rouge gluante qu’il devait enfoncer ses jambes dedans pour aller à la recherche d’un peu de nourriture dans les logements dévastés et abandonnés par les habitants vu que tous les quinze étages branlaient fort et que personne s’occupait de rien… Après l’évacuation du ghetto par les militaires personne avait voulu voir ce qui s’était passé là-dedans sauf un écrivain étranger qu’avait raconté ça…

Les gens des cités qui étaient à côté avaient la honte et ils se terraient chez eux sauf pour les courses de nourriture… L’écrivain lui il avait regardé et il avait même couvert le corps d’une vieille femme avec un bout de tissu qui pendait comme un rideau noir… Et il avait déposé au creux d’une de ses mains ouvertes un petit chapelet de perles de bois sombres qu’il avait trouvé à quelques pas mais Wael n’était pas sorti de son trou pour lui parler…


           Fallait pas qu’il prenne de risque car si tu te sors de ce genre d’affaire avec ta peau sur tes os tu as des tas de trucs dans les greniers de ta mémoire et tu la boucles !… Pas comme les abrutis rabâcheurs de poulets qui se la donnaient à fond  Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! et jaillissaient plumes hérissées semblables à des guerriers le bec batailleur… se ruaient sur l’un d’entre eux plus faiblard et le mettaient en bouillie Raki iiiii ! Raki iiiiiii !

Ça lui donnait envie de gerber de les voir sûr qu’il était que s’il avait le malheur de tomber entre leurs pattes ça serait sa fête !… D’ailleurs c’était pour ça aussi qu’il attendait la nuit qu’on y voie plus rien et il descendrait vers le fleuve vu que la seule chance pour les types comme lui… les rescapés du ghetto ouvrier c’était de trouver un passeur avec sa barque et de traverser en payant ce que l’autre demandait pour rejoindre la rive en face où il faudrait encore pas se faire repérer…

Mais les vieux passeurs qui faisaient ça depuis des années que le ghetto avait enfermé ses habitants à l’intérieur de ses ruelles et que soudain ils s’étaient retrouvés prisonnés en somme… Ouais les vieux passeurs avaient leurs réseaux les bons et du moment que tu pouvais filer la monnaie… Ouais c’est sûr y en avait bien un qu’allait se tirer de là ! Les bourgeois auraient pas sa peau tannée comme paillasson cette fois encore…

Y avait bien par moments la pensée de Chomo son camarade qui lui faisait un petit craquement dans la poitrine mais il se disait de suite pour éviter les remords qui lui rapportaient pas de bonne solution que Chomo lui il craignait pas… Eh non ! qu’il craignait pas le Chomo vu que c’est du côté des autres qu’il se trouvait par sa naissance et par celle de ses vieux même s’il y pouvait rien mais rien du tout du tout alors !…

Chomo il avait un p’tit commerce de tailleur… oh ! pas grand-chose faut pas imaginer… juste une boutique noirâtre qui sentait le cuir et la laine rance dans un des quartiers de la ville où sa famille avait toujours vécu et les autres familles comme la sienne… Des gens qui étaient venus d’un pays de pauvreté comme la famille de Wael mais eux ils avaient réussi à se faire un trou là-d’dans… et voilà tout… Wael s’expliquait pas trop mais ce qu’il savait c’est que ses vieux étaient comme les poulets dans leurs cages Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! et que lui il avait pas envie de s’y coller…

Wael et Chomo s’étaient fréquentés d’une manière bizarre vu qu’il était pas question que les mômes du ghetto ouvrier aillent à l’aventure dans les quartiers du centre de la ville déjà que pour franchir les portes… Ouh là là ! c’était des queues qui duraient d’un sens et puis après de l’autre… c’était terrible et tout le monde à l’intérieur du ghetto vivait comme ça… D’ailleurs la plupart des habitants du ghetto ils ne sortaient que pour aller trimer et pas autrement. C’était pas autorisé qu’ils s’éloignent et surtout pas qu’ils aillent en vadrouille du côté du fleuve où les campements sauvages avaient pas fini de grandir chaque jour forcément…

Sauf que Wael avec son père qui faisait le métier de jardinier et qu’il accompagnait sur ses épaules quand il aurait dû être à la communale il connaissait les p’tits chemins par où on pouvait descendre au bord du fleuve et plus tard il profitait pour s’échapper de la maison ouvrière le plus souvent et ne revenir la faim au ventre que trois ou quatre jours après…

Le fleuve c’était le refuge favori des mômes du ghetto qui construisaient des cabanes de roseaux et jouaient à former des bandes comme les oiseaux sauvages qui nichaient là se battaient se pouillaient grave. Ils disputaient aux grands cormorans noirs qui avaient squatté les péniches en ruine leurs pontons grouillants d’ordures en couches épaisses traversées par des rats qui couinaient quand ils les chassaient à coups de pierres… Croui… Croui… Croui… Chomo ne descendait pas au bord du fleuve mais son chemin croisait celui des gamins du ghetto quand il s’en revenait de porter les costumes et les robes montés par son père aux clients qui créchaient pas très loin des faubourgs des petits artisans et des commerçants aussi qui traitaient ceux du ghetto avec le même dégoût que les riches bourgeois…

Wael était toujours à la traîne pour rentrer entre les murs du ghetto quand le soleil se tirait de l’autre côté du fleuve parc’qu’il avait ramassé des fleurs d’eau ou des graines pour le jardin de la maison ouvrière et Chomo qui était pas pressé non plus de revenir à la boutique sombre du vieux tailleur l’avait repéré et c’est comme ça qu’ils avaient un soir pris le parti de grandir ensemble… Faut dire que vu que ni l’un ni l’autre ils avaient de facilité à causer ça s’était très bien arrangé de la sorte… 
A suivre...  

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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