Partager l'article ! “ Not for sale ”: “ Not for sale ” ‑ Wael ya Wael ! Wael réponds !… ...
“ Not for sale
”
‑ Wael ya Wael ! Wael réponds !… si t’es là réponds !…
C’est la voix de Chomo qui fouille partout au milieu des morceaux de tôle envolés qu’on dirait des ailes de moulins qui seraient venues labourer le vieux ghetto émietté par les projectiles en furie et aussi ils avaient voulu ratatiner le citronnier du jardin… C’était un des résistants de la première heure aux mitraillages des gelées de ces satanés hivers à répétition dans cette zone où même les arbres les plus costauds les marronniers les platanes crevaient et leurs costumes d’écorce fripés chiffonnés qui formaient des tas gros et inquiétants autour des murs pourris du ghetto…
‑ Waaaael ! Waaaaael ! elle rebondit la voix de Chomo aigue comme l’appel des hiboux qui habitent là maintenant et qui chassent sans arrêt sauf pour roupiller trois quatre heures du jour les hordes de poulets en furie les envahisseurs des éboulis en bas des cités et qui submergent le territoire dévasté du ghetto depuis que les entrepôts où ils étaient claquemurés ont sauté en l’air comme des réserves de dynamite… Vroum ! Broum ! Vroum !…
Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! ils hurlent les troupeaux de poulets fonçant crête et cou baissé déboulant d’une pile de pneus effondrée droit sur Chomo hystériques… Les crétins ! les grotesques déplumés jusqu’au trognon ! il s’exclame à l’intérieur Chomo en leur envoyant des coups de droite et de gauche Vlim ! Vloum ! de ses grosses godasses qui tiennent bon malgré qu’il en fait une utilisation forcenée dans le portage des vêtements aux clients…
‑ Ya ! Ya ! Ya ! Foutez le camp espèce de saletés de volailles ! Chomo qui se prend les pieds dans les câbles d’acier zigzaguant du haut en bas des tas de gravats et manque de s’étaler parmi les poulets furieux et terrifiés a ramassé une poignée de porte en ferraille qu’il envoie direction de la bande ahurie qui se disperse en piaillant… Raki iii ! Raki iii ! et s’enfile sous un paquet de branches arrachées où les petits citrons reluisent de leur œil jaune tout rond…
Y a des heures que Chomo farfouille là-d’dans du côté qu’il croit que c’était la maison de son poteau Wael mais les baraques elles se tenaient chacune… la panse accolées qu’ils les avaient montées les vieux… Copines comme tout qu’elles étaient et à force elles se ressemblaient trop avec leur bout de jardin aux clôtures en planches et leurs trois arbres dès fois un buisson de mûres ou un lilas… leurs cabanes de lapins parpaings grillage… la niche en bidon tordu du clébard bourrée de paille et voilà… Pas moyen de s’y retrouver au milieu de ces choses échouées en vrac cette horripilation des toits qui sont dessous les murs et les empilages de briques vermillon pareilles que des jouets démontés qui attendent qu’on les remette…
Mais on n’les remettra pas… il constate Chomo qui a trouvé un album de vieilles photos abandonné là par des gens partis on ne sait où… et déjà les pelleteuses poussent les gravats et les restes des choses des gens… un blouson de cuir bleu… une petite table en bois marquetée avec des dessins un berger et ses moutons… et des montagnes de godasses du vestiaire effondré aussi direction du fleuve où toute la bande de terre des campements nomades sur des kilomètres n’est plus qu’un dépôt d’ordures honteux…
‑ Waaaael ! Waaaaael ! Mais Wael tu vas répondre quoi ! C’est pas possible c’qu’il a disparu celui-là… il se grogne Chomo qui a démêlé une brique et qui la retourne entre ses mains picorées dans tous les sens… Il hausse les épaules et la laisse tomber avec les autres… que les sorciers du désastre soient maudits !… il vocifère tout bas Chomo.
Non pour sûr d’s’y retrouver en plein éboulement de toute la zone des cabanes parquée depuis des temps pas si lointains entre les murs du ghetto pulvérisés par les bulldozers et les tankers ratatinés en trois heures c’était pas possible il se disait Chomo buttant rebuttant sur des choses qu’avaient plus de forme et qu’il voulait surtout pas voir ce que c’était…
‑ Ouh là là ! Wael où c’est qu’il est passé… Ouh là là !… il répétait Chomo en miaulant une sorte de complainte qu’on aurait dit une prière et en essuyant la poussière ocre rouge qui lui collait la figure sur sa sueur des efforts qu’il arrêtait pas d’un coup de sa manche de son manteau velours grosses côte beaucoup trop grand et qui pendait à chaque main … Ouh là là !…
Et d’un coup il a levé la tête pour regarder autour de lui et il l’a vu !
‑ Ouh là là !… c’est pas vrai qu’ils l’ont zigouillé aussi !… Il s’est accroupi entre deux blocs de béton explosés et leurs
fers qui crevaient la lueur jaune citron du ciel et au milieu d’une colline de terre toute fraîche couverte de longues branches au treillis de feuillages encore vert jade il a posé ses mains picorées par l’aiguille de la machine à coudre sur le tronc écharpé d’un très gros citronnier couché dans les débris de verre la paille et
les bidons crevés…
Le citronnier… c’était Chomo qui l’avait apporté avec des tas de précautions à Wael y a pas moins de vingt années de ça avec sa
petite motte de terre précieuse de l’argile ocre et brun clair entourée d’un gros chiffon mouillé et les racines s’enfonçaient dedans un sac de toile où y avait écrit en
anglais : “ not for sale… ” “ ne pas vendre… ”… C’était un sac des provisions qu’on donnait aux gens qui avaient rien pour se nourrir là-bas… il avait expliqué
le père de Chomo qui s’appelait Chomo aussi…
Chaque fois il partait là-bas le père de Chomo… à trois reprises au moins toutes les années et personne ne lui demandait où c’était… Chaque fois il rapportait une chose vivante dans un sac… un jeune fennec du désert… le rayon de cire d’une ruche sauvage… et là c’était le citronnier et sa motte de terre pour Wael…
Chomo se rappelle comme il était heureux sur le chemin pour aller jusqu’à l’entrée la seule porte qui leur était autorisée à eux les habitants des quartiers riches avec le petit arbre à l’intérieur du sac “ ne pas vendre ” et comment il avait eu l’idée de la ruse en marchant vu que c’était interdit de donner des choses aux gens du ghetto… Le gardien qui le connaissait et qui profitait des pièces de cuivre que Chomo lui passait discret dans la manche ça lui permettait d’acheter le tabac hors de prix à cause de l’interdiction avait posé un regard vague d’indifférence sur le sac et son inscription pendant que Chomo lui avait glissé tout bas :
‑ C’est du poulet… Y paient cette saloperie un prix que tu peux pas croire… et il lui a mis dans la manche trop longue de son vêtement en velours rouge deux pièces de cuivre que l’autre à reluqué en faisant la bouche d’un jeune goret ravi devant un tas de trognons…
‑ Ouala ! Qu’ils en crèvent en s’en mettant
plein la panse Chomo hein ? Les
salauds !… ah ! les salauds !…
Le citronnier c’est Wael qui l’avait retiré de son sac de nourriture et l’air de bonheur énorme qu’il avait eu alors avec les deux larmes qui scintillaient sur ses joues dans le grésillement du soleil qui avait fait le mur pour arriver justement à ce moment Chomo ne l’oublierait pas…
‑ Le citronnier ! C’est le citronnier Chomo ! il avait répété comme une formule magique et il avait serré le petit arbre contre sa veste militaire trop large et c’était comme ça que le ghetto avait eu son citronnier et les petits citrons soleils malins qui revenaient tous les printemps depuis… C’était comme ça…
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