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Nidaba...
J’ai cru ensuite la rencontrer une seconde fois des années plus tard elle était venue d’Algérie et moi j’écrivais dans une revue depuis un ou deux mois par hasard ou à cause de cette enfance des cités quand les vieux Algériens et les femmes aussi avaient parsemé la bonté d’leur regard sur nos gamelles du quotidien.
J’ai bien cru la rencontrer un soir avec d’autres créateurs d’Algérie… elle avait la peau d’la couleur café-crème et ses yeux d’émeraude rare vu qu’dans le Sud ils sont noirs aussi profonds que ses parures de bijoux kabyles et les lanières d’argent qui lui faisaient comme une cuirasse étincelante sur son corps long et fin dans la robe qui avait la teinte indigo des cheich que portent les hommes des déserts… Son corps gardait les mouvements agiles des antilopes d’Afrique.
J’ai cru la rencontrer une seconde fois… elle m’a souri… elle ne s’appelait pas Nidaba mais ça n’avait pas d’importance vu qu’l’Algérie c’est aussi l’Afrique et l’Arabie mêlées dans la marmite aux songeries… Elle ne s’appelait pas Nidaba et je m’suis dit que peut-être personne à l’intérieur d’sa famille ne savait l’histoire des cités de Sumer ni celle de la Déesse Nidaba et voilà tout…
Et je lui ai raconté…
A c’moment-là de notre rencontre elle ne fréquentait pas les gens qui font des livres des choses qui s’vendent et elle rêvait d’broyer les encres de couleur comme je faisais au creux du mortier d’verre pour couvrir la page de taches d’encre et d’eau… Je laissais sécher avant d’tracer les mots des poèmes… on avait l’impression d’écrire sur des pages d’océan…
Elle avait écrit un seul livre et elle le portait pareil à un talisman sur elle sous la carapace d’argent et d’émeraudes qui l’habillait… Quand elle me l’a tendu d’sa main où trois p’tites étoiles traçaient un chemin au centre d’la paume j’ai cru que nous serions amies… J’l’ai cru aussi tout l’temps que j’ai écrit des articles sur ses bouquins qui m’semblaient aussi précieux qu’les bijoux kabyles aux fossettes d’indigo et leur côte de mailles d’argent… Ils avaient une histoire chacun et elle me les a racontées…
Elle racontait pareil aux vieilles conteuses d’Algérie qui créchaient dans ma cité d’enfance et leurs djellabas paillettes qui scintillaient et crépitaient la lumière comme une fête me revenaient dans les yeux en clignotant quand j’l’écoutais… C’était des tourbillons de roses bleu lilas vert pomme comme on y croit pas des pastels que même le père Renoir qui’y était allé dans les jardins d’l’Algérie il n’avait pas dessiné sur ses carnets… Elle racontait et moi j’lui ai parlé de Sumer et de Nidaba…
Quand elle venait dans les quartiers parisiens où on parle de littérature elle m’appelait et je traînais avec elle les boutiques de vêtements chics pour que son corps soit toujours le plus élégant… Et je songeais à toi Nidaba jeune princesse noire dans ton survêtement et tes baskets rouges… Tu étais née avec la grâce et la grandeur des déesses de Sumer au fond d’tes yeux taillés émeraudes étonnantes car dans le Sud ils sont noirs… Et tes petites nattes tressées fines qui voletaient au vent sucré doux comme les chevelures des épis juste avant la moisson…
Quand elle venait dans les quartiers parisiens pour parler des livres qu’on vend avec son éditeur je songeais à notre été criblé d’mouches comme des balles traçantes au dessus des poubelles… chuitt… chuitt… et à nos prairies d’l’autre côté d’la porte ouverte béante des palissades… Les herbes folles faisaient des niches aux coquelicots… ils avaient des vêtements couleurs d’l’Afrique déchirés et pauvres mais moi je les aimais…
Quand elle venait dans les quartiers parisiens elle me racontait son prochain livre en jouant d’ses doigts avec ses bijoux kabyles et moi je lui parlais d’ma cité et d’ses écrins terrains vagues avec la vieille mobylette bleue mon char précieux… vroum !… broum !… j’en connaissais tous les recoins et on n’pouvait pas m’griller sur c’terrain-là…
Quand elle venait… un peu partout je la suivais pour parler de ses livres et mes articles que j’écrivais et l’Algérie où elle habitait… un jour elle m’avait dit :
- Tu en parles mieux que moi et toi tu n’y es jamais allée…
Mais moi je savais Nidaba jeune déesse de Sumer que c’était toi qui écrivais les mots et qui racontais les histoires et qu’Enlil le dieu de tous les vents… tu étais sa préférée… Enlil me les soufflait sur mes lèvres brûlées du sel des déserts blancs… c’est de là que tu étais venue…
Mais… qu’en savait-elle ?
J’ai cru ensuite la rencontrer une seconde fois… et ça a duré jusqu’à c’que les poèmes que Nidaba me dictait au creux d’la nuit bleue argentée prennent tellement d’place dans ma vie que j’oubliais un peu d’parler de ses livres… J’oubliais un peu d’parler de ses livres mais je racontais toujours les histoires des vieux Algériens tout au bout des cités d’mon enfance… Ils m’avaient mis l’goût du sel des déserts blancs dans la bouche et l’eau fraîche des puits cachés sous leurs paupières m’avait tant enchantée…
Ça a duré jusqu’à c’que le vent chaud et sucré du Sud où nous nous sommes retrouvées par hasard parmi d’autres femmes semblables à elle dans les milieux d’la grande écriture et moi j’m’étais perdue là… D’autres femmes comme elle et qui ont toutes traversé les déserts d’Algérie qui m’regardaient pareil à un raton laveur qui ferait des bulles de savon de toutes les couleurs…
Ça a duré jusqu’à c’que le vent chaud et sucré du Sud m’envoie dans les yeux des tourbillons d’sable criblés d’mouches comme des balles traçantes chuitt… chuitt… quand elle m’a fait en souriant d’une voix inconnue :
-Toi tu n’as rien à dire sur l’Algérie…
Ça a duré… alors j’n’ai rien senti d’autre que l’odeur d’nos poubelles l’été quand ils n’les vidaient pas en bas des escaliers d’la cité…
Mais… qu’en savait-elle ?
A suivre...
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