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Sans beurre
Mardi, 3 mars 2009
Ils sont entrés dans une boutique
Ils voulaient juste acheter du beurre
Du beurre de baratte en temps de paix
C’est un gros désir pour des gens de peu
Dans le diable les pommes de terre
Leur peau épaisse craquelée c’est bon
Pour les pauvres et le sel déjà ça coûte cher
On en a pas toujours mangé mais le beurre
Alors ! de baratte les gueux ils exagèrent
Quand on leur donne ça ils réclament
La lune la lune Madame
Dans la boutique il y avait une grosse
Personne et son tablier en plastique blanc
Qui servait les gens d’abord et après
Elle revenait à sa caisse à monnaie
Et elle tapait avec ses petits doigts courts
Comme le furet et le tiroir s’ouvrait et
Les billets s’entassaient et elle disait
Avec son sourire en plastique blanc
“ Au revoir Monsieur Au revoir Madame ! ”
Elle avait l’air ravi d’un petit goret
Nourri au bon beurre de baratte
Comme le directeur du supermarché
Qui nous regardait en se marrant
Y a trente ans on en avait vingt et
Dans notre caddie y avait du riz blanc
Des pattes et des boîtes de sauce tomate
Qui tuent même les cafards alors
Mais pas de beurre et pas de gâteaux
Pour les mômes des Zoulous des Indiens
Le directeur il n’avait aucune sorte
De bonté dans ses petits yeux de ver
En train de ronger ronger sa feuille
De mûrier et de filer filer son fil d’or
Ils sont entrés dans la boutique
Ils riaient comme des enfants qui croient
Que ce jour-là on peut avoir des choses
Qu’on rêve et qu’il suffit de demander
Polis ils ont attendu leur tour pour
Le plaisir pour les cristaux de sel
Qu’on jette et qui s’allument d’étincelles
Les fleurs que cueillent les paysans
A la surface blanche des salants
Miroirs de feu qui ont brûlé leurs yeux
S’ils savaient comment ils les leur donneraient
Mais la grosse patronne est passée aux suivants
“ Bonjour Monsieur Bonjour Madame ! ”
Emballée dans son tablier de plastique
Blanc Je jurerais qu’elle n’a pas d’âme
Et que le directeur du supermarché
Est son amant Vous savez avec les pauvres
On est trop bon ! Le beurre des riches
C’est ça qu’ils voulaient comme jadis
Les paysans les ouvriers juste une orange
Qu’on mange rien qu’une fois par an
Et encore c’est bien quand on l’a
On demande la lune la lune Madame
Emballée dans du papier d’argent
Où on regarde briller les cristaux
De neige plus beaux que les lustres
Dans la demeure illustre des seigneurs
De pères en fils de mères en filles
Ils font du beurre avec la sueur des gens
Ils ont un cœur en plastique et beaucoup d’argent
Et dans ma tribu d’ouvriers paysans
Mon arrière grand-mère une très vieille femme
Qui n’avait plus de dents pour dévorer
Les croissants de lune ni les oranges
En quartiers que je lui épluchais
Je les glissais entre ses doigts usés
D’avoir beaucoup piqué colégram
A la machine à pédale Madame
Elle me racontait à Noël
Son histoire à elle pour pas
Que j’oublie d’où je viens pour pas
Que je planque mon cœur à l’intérieur
D’un sac en plastique blanc avec
Ses vieilles mains son vieux visage
Son sourire de vieille enfant d’hiver
Elle posait sur nous son givre de mémoire
Que la tribu d’ouvriers paysans
Se racontait le soir pour oublier
La soupe claire aux pommes de terre
Et s’il y avait du pain aussi
Car le petit bout de viande c’était
Pour le père qu’allait travailler
Aux usines réparer les machines
Qui font le beurre des seigneurs
C’est qu’ils en auraient bien mangé pardi
Sur des tranches de pain blanc comme
La lune la lune Madame
Les pauvres voilà ce qu’ils veulent
Quand on leur en donne un peu alors
Ils hululent dessous leur costume
Du dimanche ils en ont jamais assez !
Et leurs paumes creuses tendues
Vers les coffres remplis d’oranges
Qu’on leur distribue une c’est tout
Ces gens sont esclaves de leur corps
Ils la dévorent tout bas tout doux
Ce qu’ils gaspillent Monsieur Madame c’est fou !
A ce moment un troupeau de chiens passe
S’arrête et pisse et s’en va
Contre le mur de la boutique où on vend
Du beurre de baratte du beurre
Pour ceux qui ne salissent pas leurs doigts
A graisser les rouages des machines
A pédale Madame du beurre pour ceux
Qui ne cassent pas leur corps à bosser
A huit ans entre les filières ramassant
Les bobines avec ses doigts de vieille enfant
Pour ceux qui ne voient pas ses yeux
De petite enfant écarquillés guetter
La lune le soir de Noël comme une
Orange trop belle la lune la lune
C’est ça qu’ils veulent Madame
Et le beurre avec mais la grosse patronne
N’a pas le temps elle rend la monnaie
Elle tape sur sa caisse qui se bloque
Qui s’emballe qui se casse elle rend
Son tablier de plastique blanc avec
Son cœur dedans aussi vide que la marmite
De soupe claire l’hiver Je jurerais
Qu’il n’y a jamais rien eu là-dedans
“ Au revoir Monsieur Au revoir Madame ! ”
Pourtant la vie même sans beurre de baratte
Même sans beurre du tout c’est drôlement bon !
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