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De Camus à Céline... “ Je me révolte donc nous
sommes ”...
Epinay, décembre 2008
Ecrire sur Camus ça n’est pas une chose facile pour des gens qui ne prétendent pas avoir des opinions bien bricolées par les années d’école et l’habitude de bavouiller de ci de là avec de l’éloquence et du bon raisonnement ni pour ceux qui n’aiment pas du tout se retrouver parmi les innombrables qui ont pondu leur petit commentaire sur l’homme qui marche sous le soleil de Tipaza et le reste…
C’est pour ça que moi qui ai quand même quelques autres raisons de le faire ne serait‑ce que mon expérience de vie insoumise et marginale porteuse d’une certaine forme de révolte je me suis abstenue… Bien que le désir je l’aie eu je l’aie et qu’à mesure que le temps passe et que les rencontres avec des êtres de vie authentique qui ont bien connu le Camus des années algériennes tel que mon ami Jean Pélégri ou que Jean-Claude Xuereb m’incitent… je songe souvent qu’il faudrait s’y mettre…
Probable que c’est l’horreur de bavasser dans le vide et de faire du commentaire de texte alors qu’il y aurait tant à mettre de nos aventures autour des mots de L’Homme révolté de Caligula des Justes de Lettre à un ami allemand et des articles algériens au minimum qui m’ont retenue toujours de parler des engagements et des utopies accompagnant chaque réflexion de Camus… Et peut-être encore l’aura du doute en faisant une personne humaine qui écrit si loin des maîtres en écriture tous ceux-là qui nous assomment… Je crois bien que c’est ça qui me touche d’abord chez lui : le fait que j’y repère parfois sous le glacis de l’homme de lettres l’enfant des quartiers pauvres d’Alger où il a grandi… l’enfant qui devenu un homme devait se demander s’il avait une légitimité pour devenir un écrivain…
Probable que c’est la même chose qu’avec Céline sur qui je me suis décidée à gribouiller un ou deux articles parce que là aussi là toujours c’était ma vie qui s’y collait. Et même si les deux hommes et les deux œuvres n’ont rien à voir je m’y sens moi pourtant en fraternité sensible avec plein d’intuition qui circule qui va qui vient et j’y retrouve des lambeaux de toutes les fringues que j’ai endossées les unes par-dessus les autres... Ouais c'est ça... un peu à la façon de Céline à Meudon et de comment il s’attifait le bougre…
Jusqu’ici j'ai préféré laisser aux professionnels de l’art oratoire et de la critique le champ libre... Je me sens tellement hors de
ce contexte-là à des mille de distance de la pensée abstraite et tellement malhabile à ajouter quelque chose... une réflexion… dans le sens de réflexe comme une balle qui rebondit et qu’on
attrape au vol sans y penser justement… une réflexion hésitante indocile et malmenée c'est forcé par la réalité à tant de démonstrations aux références imparables…
“ Des idées tout le monde en a… ” c’est Céline qui le disait et comme il avait raison… Oui des idées tout le monde en a et moi
justement en ces années de ma jeunesse 1975 par là… j’avais 19 berges et des idées je n’en avais pas lerche… J’avais réussi à virer le pataquès de lieux communs qui est l’héritage piégé des
braves gens de la droite catho non politisée c’est‑à‑dire bien dans le sens du courant que cherchait à me refiler mes vieux… eux qui n’avaient rien vu d’autres en 1968 que le manque d’essence
pour la voiture de mon père qui était alors représentant en fil à coudre et fermetures éclair… ça ne s’invente pas…
Mais et Camus dans tout ça vous allez dire ? De Camus dans cette année 1975 je venais de découvrir complètement ahurie le texte de L’Homme révolté que je bouquinais sous la table pendant les cours de philo en bouclant une terminale difficile où je m’ennuyais redoutable sauf pendant les heures de philo par le fait… De cette terminale le principal souvenir qui me reste à part Camus c’est d’avoir lu les premiers vers de René Char de Desnos de Breton et de Saint John Perse grâce à mon prof de philo le poète Georges Brindeau… et d’en être restée les yeux écarquillés…
Avoir un prof de philo poète pour de vrai c’est déjà pas banal et un bonheur qu’on imagine pas qui puisse vous arriver à 19 berges mais faut que je vous dise que pour moi les années d’étude et d’école elles ont été à la fois tristes et violentes … une suite d’heures qui me rapetissaient dans mon corps et la poésie c’est bien la première chose qui m’a filé le début de la piste pour me tirer de là… fiche le camp vite vite de cet ennui qui me crevait la peau et de la peur pas descriptible qui va avec… Pas étonnant que j’aie rencontré Camus quasi en même temps vu que lui le désespoir d’une enfance qui ne mène nulle part je suppose qu’il l’a connu malgré la compagnie qu’il avait des petits mômes des rues d’Alger et de la liberté qu’y avait alors à vivre sur cette terre solaire…
Mais sa souffrance à lui c'était une pauvreté bien réelle semblable à celle des autres gamins ce qui permet de comprendre qu’il se soit senti proche des personnages de la littérature russe et surtout de ceux qu’on rencontre dans les romans de Tolstoï car quelle était la misère des koulaks ! La misère qui transpire comme une mauvaise sueur de la plupart des récits des écrivains russes tels que Gorki Dostoïevski Gogol… a dû aussi influencer l’écriture des Justes et la phrase qu’on trouve dans les premières pages de L’Homme révolté : “ La conscience vient au jour avec la révolte. ” colle tout à fait avec l’histoire de Stépan et de Yanek. Et la situation d’une grande partie de la société russe à l’aube de la révolution devait avoir des ressemblances avec celle des populations de l’Algérie colonisée qui ont un matin décidé que ça y était la limite de ce qu’il avaient supporté était atteinte…
A l’époque où j’embarquais à bord de L’Homme révolté je ne connaissais rien de l’enfance algérienne pauvre de Camus et je ne me vois pas en train d’aller quêter des similitudes de souffrance et de désastre avec la mienne ou des moyens pour recoller mon enfance en pièces vu que tout ça je ne pouvais pas le penser ni y penser… J’étais en plein dedans avec mes 19 berges et j’allais mettre un bout de temps à en sortir… Là où je zonais alors c’était la grande solitude et je n’avais pas d’autre compagnie que les bouquins où je creusais page après page ma galerie depuis des lustres en me disant qu’un jour ça déboucherait… ouais et j’avais raison… ça a débouché sur la révolte…
A l’état de solitude de mon adolescence il n’y avait que la révolte qui pouvait opposer son incendie et donner du sens à l’insensé total qui créchait sous ma peau parce que justement elle n’est ni une idée ni un concept ni une théorie et que ceux qui prétendent qu’elle est cela sont des niais qui n’ont jamais connu la lucidité atroce d’avoir le choix à la sortie de l’enfance entre l’abêtissement commun et le désespoir singulier…
Non… la révolte elle s’est pointée avec les poèmes de Baudelaire et de Rimb’ chantés par Léo Ferré et avec ses textes de
Poètes vos papiers ! qui me griffaient la gorge comme un greffier qu’on libère de sa cage…
Elle était cette émotion sauvage et brute avec laquelle on se construit en face de la chiennerie du monde bâta
rd des nantis et contre celui des hommes sans conscience. Cette émotion dont
parle Céline qui allait devenir comme ça l’outil dont j’avais besoin pour forger à mon propre incendie mon histoire et ma destinée et les relier à celles des autres…
Et je peux dire aujourd’hui que j’ai bien bourlingué sur les pistes de l’existence et de l’écriture que L’Homme révolté de Camus tel que je l’ai lu à 19 ans a été le premier texte libertaire que j’ai approché de lui et le premier texte libertaire qui m’ait initiée à une expérimentation de l’histoire de la révolte humaine qu’il s’agisse de celle d’un paysan Makhnoviste d’Ukraine d’un ouvrier du livre de la Commune de Paris ou d’un anarchiste républicain espagnol en 1936…
Et la phrase qui ne m’a pas quittée depuis : “ Je me révolte donc nous
sommes… ” venue un matin fracasser la vitre de ma solitude est s’il faut parler d’idées de la même invitation au désordre joyeux mis en commun que celle de Louise Michel :
“ Toute idée remuée devient une aurore… ”
A suivre...
Tu m'avais promis de me parler de Camus, tu as tenu parole, comme toujours.
Je souris... Camus disait que tout le monde a des idées... et tu sais, il m'arrive de ne plus en avoir. Je suis dans un projet que je ne sais plus comment sauver... Plus d'idée. Je me sens vide et inutile, un peu brisée.
Il me faudrait être peintre et poète, et aussi peut-être un peu sorcière...
Tu as eu de la chance pour ton prof de philo... le mien ne m'a guère laissé de trace. Juste l'impression d'être méprisable... Parce que je n'étais pas "littéraire"...
Drôle de vie !
Baudelaire et Rimbaud... Léo Ferré... tout cela me parle.
Céline... nous l'avions déjà longuement évoqué.
Louise Michel... tu vois, j'ai vécu en étant passée tout à fait à côté. Mais, là, j'ai envie de la connaître, pour cette "idée remuée qui devient une aurore..."
Comme l'espoir d'un jour à venir.
Merci.