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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /Jan /2009 22:48

      Le marchand d'oiseaux

      Cela s’était passé un matin de Mai je m’en souviens. Cela s’était passé au moment le plus frais des cerisiers. Celui où tu avais pris l’habitude au lieu de te rendre à l’école de marcher pieds nus dans l’herbe lorsque les mains des magiciens retiennent les gouttes d’eau. De marcher pieds nus tes chaussures nouées autour de ton cou sous les églantiers blancs. Tu nous avais regardé passer la bête et moi le visage enfoncé dans nos pensées de solitude sans doute car nous ne parlions pas.
      Tu t’étais caché dans l’odeur mielleuse des baies naissantes et le goût acidulé des petites pousses vertes au bout des branches de cette année comme un jeune hérisson inquiet et excité à la fois par ce qui allait arriver.
      Tu as eu envie quand tu nous as vu disparaître entre les branches lourdes qui pleuvaient leurs masses de parfums crèmes et orangés de pousser la porte rouge du petit jardin. Mais tu t’es repris aussitôt par la peur que tu avais d’y être enfermé à ton tour.
      Alors tu as attendu en surveillant le vol taquin des mésanges charbonnières. Et puis soudain la porte a grincé de nouveau et une main si fine que tu l’as pensé être celle d’une créature féerique s’est posée sur le bois écaillé qui avait la douceur d’une ancienne écorce.
      Alors tu t’es approché avec dans le dos des ruisseaux de sueur sous ta chemise. Et tu as saisi au fond de ta poche une grosse poignée de billes si claires qu’on aurait dit des citrons ou des berlingots à la pâte filante. Et tu as tendu ta main vers moi comme pour une offrande de jour nouveau.
      Ma paume était pleine de pétales de roses sang et la bête à mes côtés ne disait rien. J’ai regardé les billes couler tels des berlingots entre mes doigts et les pétales de roses s’env oler légers vers le soleil. On aurait cru la queue d’un cerf-volant à la ficelle cassée. Fragiles tu as serré mes doigts dans les tiens et tu as dit :
      - Si tu veux je connais un endroit où il y a des iris d’eau et des nénuphars…             
      Et comme je te souriais et que j’hésitais devant ta tignasse où s’emmêlaient des brindilles d’églantiers au-dessus de tes yeux de noisettes tu as demandé en pointant de l’index les griffures sur mon visage :
      - Et ça qu’est-ce que c’est ?…
      - Oh ! je t’ai répondu… Ça c’est les roses… Mais ça n’est pas grave… Non ça n’est pas grave du tout…
      Pendant que nous remontions en riant le chemin qui mène à la forêt nos deux mains nouées tu pensais que maintenant cela n’avait pas d’importance si on se perdait un peu de vue dans le fouillis de la vie. Car tu possédais le signe. Et le signe te permettrait de me retrouver n’importe où sur la terre qui est plus grande sûrement qu’on le voit au fil des cartes qui n’ont jamais bougé des murs d’ennui de l’école.
     Toi partout où tu irais tu te souviendrais des doigts si fins sur la porte écaillée rouge comme un coquelicot à peine entrebaîllé.


      La première fois où je t’avais vu à nouveau j’étais assise seule en plein milieu de la salle du bar accoudée presque endormie à cette table rouge vermillon car le marchand d’oiseaux m’avait fixé rendez-vous.

La première fois où je t’ai vu à nouveau j’ai compris la tragique et silencieuse beauté de la bête quand j’ai contemplé tel un mirage nuage le kaléidoscope de ton regard émerveillé se dépliant grave de douceur et de passion polisson. Ton regard qui redonnait d’un seul embrasement un souffle venu de loin à toutes ces roses fanées sur moi.
      Car la bête qui loge dans nos antres a le front barré d’une nostalgie obstinée d’avoir été si longtemps présente mais obligée de se cacher à nos côtés. Maintenant je sais qu’elle a le droit d’apparaître dans la lumière et les parfums du jour tout autant que le tournesol dont les mille visages sont agréables à surprendre entre les mains des magiciens mouillées de rosées.
      C’était un dimanche matin et la bête et moi nous nous sommes enfin réconciliées avec toutes les aubes frissonnantes.
      C’était un dimanche matin à six heures alors que tu venais de prendre ta douche brûlante sous laquelle ta peau se défaisait un peu de son costume de fatigue et du maquillage de lassitude ordinaire que l’usine n’en finissait pas de fabriquer. Après les vestiaires tu glissais vite la petite carte dans la fente de la pointeuse machinale dont les dents étaient depuis longtemps usées avant de chercher dans le brouillard entre roudoudous et framboise rose cendre ta voiture quelque part… tu ne savais jamais où… au milieu du parking à moitié vide ce jour-là.
      C’est en ouvrant la portière que tu l’as senti se poser sur ton épaule gauche mais senti à peine car il ne pesait pas plus lourd que le vent jouant joyeux dans ton cou.
      C’était un perroquet vert pomme ou bleu turquoise dont la petite tête aux yeux de billes jaune citron s’est nichée contre ton oreille avec des cris d’amitié bien reconnaissables.
      - Eh bien bonjour !… tu as dit pendant que la voiture crachouillait vaguement de fins flocons gris mauves avant de démarrer.
      - Bonjour !… Bonjour !… a crié le perroquet vert pomme en surveillant d’un œil chacun de tes mouvements.
      - Eh !… pas dans l’oreille s’il te plaît… Et tu as patienté quelques instants avant de demander sans le regarder :
      - Alors j’espère que tu sais où on va car moi à cette heure je ne sais plus rien du tout…
      - A gauche toute !… s’est exclamé sur un ton de commandement sévère et goguenard le perroquet bleu turquoise.
      - A gauche toute d’accord !… mais pas dans l’oreille… tu as obtempéré avec un grand rire que le perroquet vert pomme a repris en sourdine aussitôt.
      A chaque croisement tu avais droit à un :
      - A gauche !… ou A droite !… strident tandis que le perroquet vert ou bleu effectuait sur ton épaule une danse de plus en plus frénétique et que les plumes de sa tête se redressaient lui offrant une couronne de petit roi.
      - C’est ici !… C’est ici !… il s’est écrié soudain en se mettant à voleter dans le kokpit de la voiture où le soleil tissait une buée que les mains des magiciens parsemaient de poussière d’ambre rose légère.
      - Ici !… Ici !… Juste à côté du bistrot “ Au chien qui fume ” il a fallu encore que tu négocies un créneau avant de le suivre tourbillonnant au-dessus de toi et jacassant au point que tu as enfoncé tes doigts dans tes oreilles jusqu’à ce qu’il disparaisse par la porte rouge entrebaîllée dans la lueur rouquine du café.
A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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