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Le marchand
d'oiseaux
Cela s’était passé un matin de Mai je m’en souviens. Cela s’était passé au moment le plus frais des cerisiers. Celui où tu avais pris l’habitude au lieu de te
rendre à l’école de marcher pieds nus dans l’herbe lorsque les mains des magiciens retiennent les gouttes d’eau. De marcher pieds nus tes chaussures nouées autour de ton cou sous les églantiers
blancs. Tu nous avais regardé passer la bête et moi le visage enfoncé dans nos pensées de solitude sans doute car nous ne parlions pas.
Tu t’étais caché dans l’odeur mielleuse des baies naissantes et le goût acidulé des petites pousses vertes au bout des branches de cette année comme un jeune
hérisson inquiet et excité à la fois par ce qui allait arriver.
Tu as eu envie quand tu nous
as vu disparaître entre les branches lourdes qui pleuvaient leurs masses de parfums crèmes et orangés de pousser la porte rouge du petit jardin. Mais tu t’es repris aussitôt par la peur que tu
avais d’y être enfermé à ton tour.
Alors tu as attendu en surveillant le vol taquin des
mésanges charbonnières. Et puis soudain la porte a grincé de nouveau et une main si fine que tu l’as pensé être celle d’une créature féerique s’est posée sur le bois écaillé qui avait la douceur
d’une ancienne écorce.
Alors tu t’es approché avec dans le dos des ruisseaux de sueur sous ta
chemise. Et tu as saisi au fond de ta poche une grosse poignée de billes si claires qu’on aurait dit des citrons ou des berlingots à la pâte filante. Et tu as tendu ta main vers moi comme pour
une offrande de jour nouveau.
Ma paume était pleine de pétales de roses sang et la bête à mes
côtés ne disait rien. J’ai regardé les billes couler tels des berlingots entre mes doigts et les pétales de roses s’env
oler légers vers le soleil. On aurait cru la queue d’un cerf-volant à la ficelle cassée. Fragiles tu as serré mes doigts dans les
tiens et tu as dit :
- Si tu veux je connais un endroit où il y a des iris
d’eau et des nénuphars…
Et comme je te souriais et que j’hésitais devant ta tignasse où s’emmêlaient des brindilles d’églantiers au-dessus
de tes yeux de noisettes tu as demandé en pointant de l’index les griffures sur mon visage :
- Et ça qu’est-ce que c’est ?…
- Oh ! je t’ai répondu… Ça c’est les roses… Mais ça n’est pas grave… Non ça n’est pas grave du
tout…
Pendant que nous remontions en riant le chemin qui mène à la forêt nos deux mains
nouées tu pensais que maintenant cela n’avait pas d’importance si on se perdait un peu de vue dans le fouillis de la vie. Car tu possédais le signe. Et le signe te permettrait de me retrouver
n’importe où sur la terre qui est plus grande sûrement qu’on le voit au fil des cartes qui n’ont jamais bougé des murs d’ennui de l’école.
Toi partout où tu irais tu te souviendrais des doigts si fins sur la porte écaillée rouge comme un coquelicot à peine
entrebaîllé.
La première fois où je t’avais vu à nouveau j’étais assise seule en plein milieu de la salle du bar accoudée presque endormie à cette table rouge vermillon car le
marchand d’oiseaux m’avait fixé rendez-vous.
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