Partager l'article ! Témoins du soleil Jean-Claude Xuereb: Une bonne fin d'année à vous tous et que la vie vous soit douce et bonne... On continue ! ...
Une bonne fin d'année à vous tous et que la vie vous soit douce et
bonne... On continue !
Témoins du
soleil
Le jardin d’enfance qu’il soit de feuilles, de fleurs et de fruits partagés ou bien imaginés est le
lieu primordial où sans qu’on le sache se met en route l’intuition créatrice qui naît de la rencontre préalable avec “ un être de plein
vent ” quand ce que l’enfant grimpeur d’arbres dévisage du ciel avive ses colères de retomber dans le giron des heures à ennui. “ Si
lointain est le temps / aux escalades d’arbres / d’un enfant en révolte ”.
C’est pourquoi aborder l’écriture d’un poète que je ne connais pas encore me remet à chaque fois dans l’état
d’innocence et d’initiation propre aux heures frissonnantes de l’aube de la vie. Ce rite sacrilège qui m’a été offert lorsqu’enfant j’ai vécu ma première expérience d’émotion poétique en
découvrant “ Le dormeur du val ” de Rimbaud dont il me reste l’impression d’une lumière incandescente, un soleil fait d’eau,
d’herbe, de glaïeuls et de sang…
De cet instant enfoui des années durant au creux de ma mémoire imaginaire resurgit alors le sentiment du bonheur ineffable qui m’avait emportée, oiseau quittant l’arbre familier du jardin en
direction de tant de vergers inconnus aux lointains bleus d’Afrique, où les “ poémiers ” arbres à poèmes de Djamel Eddine Benchiekh, les
araucarias du Jardin d’Essai d’Alger rapportés de ses pérégrinations par l’oncle de Jean Pélégri,“ l’arbre blanc ” d’Aimé Césaire et
cet “ oiseau craché, oiseau frère du soleil ” m’attendaient auprès des “ baobabs ” d’Henri
Michaux et des “ tilleurs verts de la promenade ” de Rimbaud.
L’envol dont je me souviens dû à la coïncidence entre mon ignorance de tout, ma jouissance sensuelle de la nature où mon corps s’éprouvait
comme être vivant parmi les autres, et la fulgurante trajectoire du poète adolescent qui en faisait déjà un “ fils impénitent du soleil ”
proche de celui auquel songe Jean-Claude Xuereb n’appartient sans doute qu’au hasard mais la brûlure de ce soleil-là comme une marque dans la chair n’est-elle pas la première invitation au
voyage ? “ Hôtes d’un ciel d’enfance / mes yeux se sont ouverts / sur une
rébellion / d’inaccessible envol ”.
L’homme fait d’argile est si lourd quand il marche sur la terre “ Dans la mêlée et l’impudeur du
quotidien ” en deça des passions qui le cuisent, l’éparpillent ou le sauvent “ jusqu’à mon dernier mot / j’aurai vécu ici / dans
la liesse des galets et des dieux ” et ne lui offrent que si rarement “ la gratuité d’une mélodie ” il garde un idéal incendié au creux des paumes… Celui que proclamait
Frantz Fanon : “ Exister absolument ”.
Les hommes sans
poèmes “ travestis en défricheurs d’avenir ” les pieds chaussés de plomb ont-ils jamais connu le moindre “ désir d’oiseaux ” ? Ont-ils jamais eu l’intuition de Tipasa “ où crépite le cœur assoiffé du soleil ”,
autre lieu totémique pour les mangeurs de feu, après que Rimbaud le voyageur toujours en quête ait écrit aux siens “ On va d’Aden à Harar : par mer d’abord, d’Aden à Zeilah, port de la côte africaine ; de là au Harar, par vingt jours de caravane… ”, puis qu’à nouveau
d’Harar à Aden et à Tadjoura il ne s’enfonce encore plus loin dans le Choa contrée du roi Ménélik et que ses jambes d’oiseau ne se chargent de la douleur des os arrosés de
sueur ?
Quand il ne
connaissait pas encore Tipasa Camus l’enfant pauvre des rues d’Alger portait-il en lui l’errance et la fureur secrète du poète adolescent de Charleville‑Mézières happé de feu comme tant de
ces “ passeurs du témoin ” hôtes du grand Sud ?
“ Tipasa au cœur
‘ Je comprends ici ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure. ’
Albert Camus ( Noces 1936‑1938 )
Par les chemins dispersés des ancêtres
braconne mon errance en Méditerranée
avant de se figer dans un ultime port
rallie une crique hérissée de ruines
Sous les roulis du temps
la lumière et le vent
ont buriné durable partition
contre l’âme ensauvagée des pierres
aux arceaux colonnes et mosaïques
Seul ne s’use le ciel
au parcours inchangé des astres ”
Entre cendre et lumière
L’enfance y revenir toujours… Oiseaux on perchait au creux de ses cabanes d’arbres ou on se blottissait près de l’oued parmi ses caches de roseaux… Passé le seuil
du poème il n’y a pas un instant, pas un lieu de ces enfances d’autre rive que je ne fasse miens, je m’invente leurs jeux et leurs territoires. “ On rêve d’un
envol / pour défier l’espace / et gagner une plage / aux dunes de l’enfance ”. Je suis l’oiseau baladin sacré d’insouciance par la double légèreté du vol
et de son chant dans la poussière ocre sous les fromagers immenses. “ Me reste à deviner / une intraduisible parole / qui s’épuise en
un chant / sans pouvoir se nommer ”.
Moi née sous les brumeuses langueurs d’une banlieue du Nord je reconnais l’enfant grimpeur d’arbres aux racines plongées dans ces terres en
mouvance jailli d’un monde flamboyant qui s’initie à “ faire feu / de toute chair / de toute ardeur / de toute
lumière ” Et le voyage nous mène de ces journées où adolescents exultant sous la lumière blanche du paysage méditerranéen, Sénac, Camus, Pélégri, Audisio pouvaient écrire ainsi que le
fait Jean‑Claude Xuereb “ nous brûlions du bonheur indifférent des pierres ”, jusqu’au point de “ Non-retour ” quand la présence fraternelle encore évoquée “ Compagnons perdus au long de nos existences / tant de
parcours divergents nous ont éloignés / à quoi bon essayer d’entrecroiser nos traces ”, témoigne des années écoulées que chaque page retient dans sa clepsydre
d’encre.
Le poème à son tour enfant migrateur de chair et de sang nomme la beauté du vol, la force de l’errance, le chant audacieux de l’exil dédié à tous ceux qui
l’éprouvent. Ouvriers immigrés ou poètes saltimbanques, semblables chercheurs d’or, ne s’agit-il pas d’une même filiation d’utopie ?
“ Un Fils
Tu auras mis au monde
un être de plein vent
il ressemble à l’aïeul
qui prédisait le temps
en questionnant le ciel
Partition sinueuse
d’une flûte aux aguets
dans une liturgie
de plantes et de pierres
singulier il progresse
en tailleur de roseaux
en oiseleur de rêves ”
Entre cendre et lumière
Parmi tant de mots et d’images ce qui fait de nous
des “ voyants ” d’un instant, aussi rare que celui connu à l’aube frissonnante, c’est le bonheur du voyage renouvelé au fil de la trajectoire cosmique d’un “ homme qui
marche ” bien au‑delà des êtres, de la terre et du temps.
“ Il peut être enrichissant certes de connaître les circonstances particulières de l’écriture d’un poème, dont le sens exprimé par le
poète est ainsi éclairé. Mais ce qui importe peut-être plus encore pour le poète c’est de découvrir les résonances, souvent inattendues, que son poème suscite chez l’autre. Le poème doit être
riche d’une infinité de sens, faute de quoi il est condamné à mourir avec son auteur. ”
Ces mots que m’envoie Jean‑Claude Xuereb font partie du dialogue jamais interrompu que les créateurs d’Algérie
entretiennent avec moi dans notre rencontre de l’altérité et des rêves des hommes éternels cueilleurs de foudre. Au travers d’eux je trace à mon tour mon chemin d’Aden à Alger, de Rimbaud à Sénac
et je me glisse à leur suite dans ce passage qu’empruntent les enfants, les oiseaux, les fous et les poètes, témoins du soleil.
“ Migration
A l’amble de notre mémoire
d’étangs en oliviers
entre deux continents
un envol spacieux de grues cendrées
déroule en majesté
l’encens de ses volutes
et ramifie les inflexions d’un adieu
depuis la saison d’un aller
à celle d’un retour au gré
du souffle ascendant des courants
et de la combustion solaire ”
Entre cendre et lumière
Commentaires