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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Mardi 16 décembre 2008 2 16 /12 /2008 23:34

Un Père Noël à crédit…
Epinay, dimanche, 14, décembre 2008   

 

“ SIMPLEMENT, LES BAS DE GAMME EN ONT MARRE QU’ON LES FASSE CHIER.

COMPRIS ? ”

Journal d’un vieux dégueulasse

Charles Bukowski Ed. Grasset, 2007

 
             Hé ! Ho ! Si je reprends cette citation de Buko que j’ai déjà utilisée dans une des p’tites chroniques c’est pas que je sois à court d’idées pas d’danger… mais c’est carrément pour vous dire que “ les bas de gamme ” avec majuscules c’est nous autres dans les cités de banlieue et que Hé ! Ho ! on est là on y est bien on y est même sacrément tout bardés de petites loupiotes comme un sapin de Nawal et leurs pointes de flèches luisantes scintillantes qui trouent le cul des étoiles…
           Ouais… mais voilà… si on la ramène avec la grande agitation les appels d’un bout l’autre des tours Ouaouf ! Ouaouf ! et le tam-tam des brousses d’Afrika qui rebondit sur la peau des trottoirs et des parkings bitume à chaque passage entre les blocks… la peau de la chèvre tendue et son poil bleu-noir et son cuir terre de Sienne c’est elle qui donne les sons qu’on entend de très loin au-delà tout au-delà de la cité géante c’est qu’y n’faudrait pas que vous croyez que les réjouissances et la teuf de la fin de l’année solaire n’sont réservées qu’aux rupins… à tous ceux qui ont de quoi se la faire extra class bourrée de p’tits fours gras de chez l’oie gavée triste de stress… de petites perles noires et rouges de la Baltique du côté d’la Russie de chez Raspoutine and Co…
          Hé ! Ho ! ça non alors les poteaux ! Z’allez pas vous maginer mirontons et zigotos que vous êtes que parc’qu’on est revenus sur nos semelles de pneus d’camions… du caoutchouc black pétrole du vrai du bon d’Arabie du grand cru des raffineries de Dubaï ou d’Assouan c’qui nous empêche pas de voler pareil… z’allez pas vous maginer que parc’qu’on est revenus à l’époque de Jean Valjean et des Misérables alors qu’on avait rien flairé nous autres bigorneaux des esgourdes fourrées à la cire comme les éclairs avec la crème… qu’on va sauter Hop ! Hop ! kangourous culs d’jatte par-dessus l’occasion mirage de s’allumer des artifices plein les mirettes… Hé ! Ho !
          Ici dans la cité des ouistitis la zermi on l’a sentie venir comme tout l’monde faut pas croire avec son stock chouravé aux loges moisies des acteurs miroboles les bouffons d’nos temps spectaculaires de ses armures de plomb qui te tombent dessus la barbaque sans défense dans la Night et te font chevalier mou de la mouise que pas un troupeau d’ânes voudrait après te servir de monture… Sûr que la zermi par ici entre deux rasades de courants-d’air sous les passages banquise bleuâtre des blocks qui t’dépouillent de tes fringues fantoches si t’as pas l’burnous de la laine épaisse des Hauts-Plateaux… sous la capuche des sweets même plusieurs comme des oignons on les met… t’as des piercings glaçons d’mercure aux oreilles et tous les frangins c’est com’ac… la zermi nous c’est dans la mémoire de notre peau qu’on l’a probable…
          Sauf que depuis qu’on est nés et qu’on a grandis entre cousins au milieu d’la ville béton d’ici sur Seine Ouaouf ! Ouaouf ! on se la coltine ensemble la copine d’un block l’autre les escaliers les halls les parkings les bancs les rues d’la tess’ aussi… donc de partout qu’on s’tourne on est logés pareil gaulois pas gaulois la galère identique on rame idem… pas de privilégiés qu’ont de la tune et des avantages… pas de lascars diamantés qui te regardent bizarres quand tu vas juste faire un tour du côté où ils crèchent leurs villas leurs parcs leurs bagnoles… Non ici y’a personne qui finit le mois facile et qui s’en met plein son écuelle alors au moins on n’se sent pas différents et y’a pas besoin qu’on se la joue entre nous…
          La zermi elle peut se pointer quand elle veut on l’attend… la gueuse c’est notre héritage des siècles qu’on se la refile… c’est notre histoire vous comprenez ? Hé ! Ho !

          Donc je vous disais qu’il faudrait pas que vous croyez que parc’qu’on est un peu fauchés et que nos vieux ont radiné dans ce coin-ci de tous les rebords d’la planète sur leurs semelles en pneus de camion qu’nous autres la fête de Nawal avec ses flammèches pointées sagaies sur le p’tit cul des anges papier doré on n’va pas se la faire Hé ! Ho ! vous rigolez ou quoi ?…
          D’abord la fête ici c’est tout l’monde qui la fait au moment du black out total d’l’hiver… “ Black out ” c’est “ Noir dehors ” que ça veut dire littéral si on traduit comme ça et c’est pas une image vu que dehors c’est la Night le matin quand on s’lève et le soir quand on s’rentre et avant et après pareil c’est la Night d’un bout du jour l’autre si on veut… Ouais tout l’monde la fait gaulois pas gaulois musulmans blacks cathos pas cathos et les autres mélangés de toute la terre ils l’a font ! C’est pas l’affaire d’la religion du pognon qu’on a qu’on a pas… même sans rien acheter presque rien quoi on la fait la teuf du moment qu’y a de la joie et de la bonne amitié dans l’air on n’laisse pas passer… Hé ! Ho !
          C’est la fête des loupiotes qui clignotent sur les murailles béton des blocks comme si ça les rendait moins moches moins tristes de gris toute l’année et qu’on les repeigne un peu de couleurs pareilles que celles des boules et des guirlandes et que ça rende les barres et les tours légères comme des flammèches qui vont trouer le cul des étoiles et leur montrer que nous aussi on a la grande classe ! Ouaouf ! Ouaouf !
          C’est tout à l’heure que je descendais direction le magasin qu’est pas loin de notre côté de la cité juste tu traverses la nationale qui nous coupe la ville en deux les veinards qui squattent du côté de la Seine c’est nous… tu traverses et tu y es… Je descendais pour les commissions la nourriture même si on essaie beaucoup on a pas réussi à s’en passer comme on fait avec le reste… je descendais sous la pluie qui bricolait ce qu’elle voulait des tas de lucioles gelées sur la figure des gens…
          On se croisait courait une grosse dame avec son parapluie retourné qui appelait le chauffeur du bus déjà il est reparti et les vitres dedans c’est que de la buée… transport de fantômes en commun renfrognés la tête dessous la capuche mais lui il l’a vue il s’arrête Hop ! ouvre la porte elle a du mal à monter elle se hisse Hop ! Hop ! Referme la porte redémarre… Nous on patauge flic‑flac… accélère… on va tous au même endroit… des bolides qui traînent des caddies ou des gros sacs… des chevaliers aux armures de plomb je vous dis…
          C’était un gamin de la cité probable avec son vieux qui n’était pas vieux du tout par exemple 25 balais dernier carat et le p’tit avait foncé bondi au milieu des rayons se choper un Père Noël chocolat avec papier doré rouge argent comme vous savez que ça brille un max c’est ça qu’est chouette… Son vieux qu’était son presque frangin venait pas pour le Père Noël vous vous doutez mais pour le sapin…
          Dans c’magasin qu’est plutôt à prix pas trop élevés y a des sapins sans les racines et qu’on peut avoir pour une dizaine d’euros des grands c’est la vraie teuf ces sapins-là ouala ! Le p’tit avait calté disparu rayon des Pères Noël qu’on se bâfre avec les mirettes dilatées d’un greffier qu’a repéré une tribu de souris sans défenses et l’autre qui s’était décidé pour un des sapins que ça avait l’air complexe vu le nombre y’avait des difficultés dans le choix… et le choix du sapin c’est primordial ! Ouaouf ! Ouaouf !… il l’appelle… personne qui répond… il l’appelle il l’appelle…
          - Mouloud ! Mouloud ou que t’es barré ?… ça y’est oui ou non ?…
          ‑ …
          Le Mouloud il devait vite fait se dire que s’il se débrouillait le Père Noël chocolat la gourmandise qu’est la plus épatante de toutes il allait l’avoir mine de rien…

          ‑ Mouloud alors !… c’est comment que je te le dis ?… tu rappliques ouais ou quoi ?…
          Toujours pas de Mouloud qui répond et l’autre avec son sapin emballé nylon blanc il a l’air de celui qu’est complice du p’tit tellement ils sont jeunes tous les deux…
          ‑ Moulou…ou ou oud !…
          Pour le coup comme le ton de la voix il part dans les aigus le Mouloud sort d’un rayon pas plus haut qu’un tabouret avec son Père Noël dans la paluche et l’air drôlement satisfait comme quoi c’est dans la poche… Sauf que vu qu’il est au parfum que si tu passes pas par les caisses t’es un faucheur de Père Noël il se pointe de l’autre côté en face du daron qui tient le sapin par la touffe et les deux ils ont l’allure que vous imaginez…
          ‑ Mouloud ça va pas non… tu laisses ça dans l’rayon et tu sors par ici qu’on paie le sapin à la dame et fissa !…
          Mouloud pas franchement d’accord il est et il prend la file des grands la plus longue des fois que ça aide… le Père Noël scintillant chocolat rouge et argent dans les pognes et sûr que s’il le lâche on va en entendre causer…
          ‑ Ya Mouloud tu passes par ici sinon je viens te chercher moi ! Comment je te le dis… ?
          Mouloud il a bien reluqué le sapin qu’est un autre objet de convoitise extra mais c’est les deux qu’il veut et la technique ça doit faire des nuits qu’il la met au point et qu’il dort pas pour améliorer l’affaire… Devant lui dans la file les gens ils commencent à se marrer franco le vigile qu’est un blackos plutôt bonne pomme pareil et les deux ils jouent à celui qui attrape l’autre terrible !
          D’un coup y’a une grosse dame une gauloise avec un fichu bleu paillettes dorées qui vient souvent faire ses courses dans c’coin je la croise régulier… elle cause avec les caissières elle connaît le job peut-être une des personnes qui fait traverser les p’tits d’la cité avec son vêtement jaune fluo… elle trouve que ça dure assez c’t’histoire pour un Père Noël chocolat à deux euros on va pas le retirer des mains du loupiot non… ça serait le comble de la radinerie alors que dans une semaine c’est la teuf des mioches !
          ‑ Allez arrive par là avec ton Père Noël que tu vas pas y coucher dans c’magasin et nous autres avec non ?…
          Le gars de l’autre côté des caisses avec son sapin par la touffe qu’il tient toujours il avait déjà tendu la monnaie à la dame de la caisse pour payer et probable il a pas plus en poche… c’est le sapin ou le Père Noël c’est pas les deux ça se voit sur sa figure qu’il est pas dans le coup qu’a mijoté le p’tit et que ça l’embête fort… il voudrait que l’autre rapplique… qu’il ait pa s à jouer d’son autorité et que ça fasse un drame…
          ‑ Mouloud… viens par ici qu’on paie le sapin à la dame et on y va… il dit d’une voix qui a pris un ton câlin au cas où le gamin se laisse avoir…
          Le p’tit s’est rapproché de la dame au fichu bleu turquoise doré et le Père Noël dans les mains il la regarde avec l’intensité d’un chercheur d’or qui a dégotté une énorme pépite… la femme qui a déjà préparé la monnaie vu que c’est elle le plus proche de la caisse pose la pièce devant la caissière qui rit et tout l’monde comme elle… Sûr que le p’tit il nous l’a bien jouée mais on est d’accord parc’que c’est comme ça entre gens qui ont pas l’habitude de faire la fête tout seuls dans leur gourbi en s’moquant des autres qui tirent la langue devant… ouais c’est comme ça chez nous… Ouaouf ! Ouaouf !
 





A suivre... 

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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