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Le petit bout qui souffre rouge suite...
- Bientôt… bientôt… disait la vieille Nur accroupie derrière la palissade de la cité, aux enfants de nulle part bientôt… il vous faudra retourner vers les Quartiers de Pauvreté. Elle nous disait celà parce que nous avions emprunté le chemin des rêves le chemin de l’herbe qui marche l’herbe au tam-tam, et qu’il allait falloir revenir.
Bientôt… vous retrouverez l’huile noire de la cité aux ordures le royaume de la grosse mémère perchée sur son trône, et ses gardiens et ses troupeaux de porcs gras. C’est pour ça qu’il vous appartient d’inventer votre langue. Vous n’aurez pas d’autre refuge. Pas d’autre campement… Les hommes grands vous chasseront de la terre. Vous chasseront… Mais pas de nos rêves. Et nous, au cœur de la cité froide, nous nous serrions contre elle.
- C’est ainsi… disait la vieille Nur, c’est ainsi que l’allumette s’adressait au kanoun :
- ... Qu'est-ce qui m'arrive mon fils ?… Qu'est-ce qui m'arrive... Cette histoire est trop belle pour moi il me semble. Mon fou est devenu plus fou que sa folie. Chaque soir quand il rentrait, le bouffon plus fou que fou me sortait du rouleau de papier. Et il me soufflait dans le cou des mots à m'en faire perdre la tête. Pfuit... allume-toi… allume-toi...
- Ecoute… il me disait… petite fée... écoute… Tu as été la première flamme de ma vie de clown. Le clown est un nomade. Un va-nu-pieds qui n'a que sa langue d'oreille et ses doigts de semoule pour maison. Tu as brûlé tellement fort que le follet s'est assis sur mon coeur..et qu’il y mène une sarabande d’enfer.
- L'autre soir… il me disait… - la solitude du clown est terrible - en t'allumant tu as renouvelé en moi une ancienne cérémonie. Tu as réveillé le souvenir du maître du foyer. Mon grand-père était le conteur du ksar auquel revenait le rôle d’allumer le kanoun. Je voyais sa silhouette grave de vieillard courbé lorsque jaillissait des écorces sèches et des brindilles la lueur magique qui irradiait son oeil noir. Mon frère et moi nous l'appelions : le mangeur de soleils... Il rassemblait de ses mains qui n'étaient pas des mains d'homme les braises. Et il nous les gardait. Les rêves se nourrissent d'étincelles.
- Il suffisait d'un bout de bois et du souffle de l'allumeur de paroles
pour que le kanoun devienne la torche douloureuse et rebelle de l'oiseau qui ne meurt jamais. Moi aussi… me disait le vieil homme… moi aussi je pensais qu’un jour j'apprivoiserais la fiancée du
feu.
Celle qui ne fait pas
de cendres. Allume-toi… allume-toi... que je lui dirais... Et pendant que mon grand-père contait, j’oubliais qu’il neigeait du sel sur les doigts des vieux immigrés, me murmurait le fou plus fou
que sa folie.
- C'est toi petite fée qui détiens le pouvoir d'entrebailler la porte du pays des origines. Tu es mon talisman... La clef des serrures d'oreilles closes et du temps pis qui nous évente. Si tu me donnes le temps qui coule dans les larmes de cire j'inventerai le mot qui te fera grelot de lumière. Tatouage délicieux de nos promesses. Nous veillerons ensemble sur la parole des fous planquée dans la poudre rouge du coffre... Si tu veux je t'imaginerai un costume qui ne craindra pas l'humidité souillant l'écorce de nos souvenirs. Un costume laqué de soie sombre et d’encre, un costume d’encre qui te gardera de l’oubli.
Ecoute sorcier, écoute… toi, l’ami de Tam-tam rouge l’Indien, disait la vieille Nur au petit kanoun devant nos yeux graves devinant un désarroi à venir, écoute bien le secret que le fou a confié à l’allumette comme son grand-père le lui avait conté déjà, lui qui la tenait d’un autre feu pétillant sous une autre maison de toile et de papier.
Ainsi a continué l’allumette qui parlait au kanoun :
- C'est à ce moment mon fils... à ce moment précis où mon fou allait se mettre à écrire que la porte de la mansarde avec tout à l’étoile s'ouvrit laissant le passage à un tourbillon de bogues de châtaignes vides de pignes de pin et de ce farfelu d'écureuil accompagné du bossu AZRAEL. Comme je te vois mon fils avec toute sa laideur tatoué de la tête jusqu'aux chevilles et masqué de cuir noir le bossu celui qui voit à travers l'impertinence des décors, est de tous les spectacles.
- C'est lui qui dérègle les projecteurs démasque les poignées de mains propres dérange la parure factice des courtisans. Il fourre la tête dans les tuyaux de basse-cour et y jette sans pitié un sac de poivre. De la sorte il reçoit bien des éclaboussures d'âmes. Il est au courant d'air comme nous et lorsqu'il vient mon fils c'est presque toujours pour mettre le point final à l'histoire... Le fou de ma folie n'en n'a pas paru surpris ni effrayé bien au contraire il lui a offert les mèches de toutes les chandelles de la soupente.
Le bossu Azraël a bu d'un trait leur souffle court. Puis il s'est assis au milieu des encriers.
- Ecoute fils cela fait longtemps que je t'observe et que je te vois chercher ton roi... ta folie méritait mieux qu'un roi car les rois de ce pays ne sont que des passe-partout. Le petit bout de souffre-rouge est un joyau d'illusion de ceux qui brillent au cou des gueux des baladins ou des oiseaux. Comment le retenir petite braise épanouie au creux de ta nuit sans mettre le feu aux feuilles mortes et aux pages de ton manuscrit ? Comment l’écrire sans qu’il ne meure ou qu'il ne dévore malicieusement le bout de tes doigts, le bout de ton coeur... Allume-toi... allume-toi... C'est très simple fils…sacrifie-lui une seule goutte de ce que tu as de plus cher en toi... mais n'oublie pas, si tu mens et que tu ne lui donnes pas une goutte d'essence-ciel il se noiera et tu n'auras qu'un goût de cendre dans la bouche... Allez fils le bossu te salue bien... Et ce faisant il posa avant de s’enfuir pfuitt… l’étroite lame d’un rasoir coupe-choux sur la page blanche du manuscrit.
A suivre...
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