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Le petit bout qui souffre rouge suite...
La vieille Nur qui parlait au kanoun rajoutait par de petits gestes saccadés, des bûchettes aux braises. A peine elles s’enflammaient, libérant en un instant une âme crépitante dans un bref rougeoiement. Leur soupir comme les baisers d’écume se mêlaient aux chuchotements des peaux et de la toile par endroits soulevés au rythme des souffles du plateau. C’est ainsi que nous la voiions nous prisonniers des ruelles grasses de la cité. C’est ainsi que nous rêvions à elle au cœur des vents. Sur la colline des oliviers et cerisiers la tente de Tam-tam rouge l’Indien qui conserve la semence des histoires et des anciennes cérémonies au fond du pot.
L’effraie blanche au dessus de nous tendait la nappe des grands soirs par son vol plus léger que nos songes. Pour le festin des souris nous étions prêts. Qu’on nous remplisse nos assiettes d’étoiles. Et rien que ça… Nous voulions seulement comprendre le monde. Aimer le monde. Partager le monde. Nous les enfants de nulle part.
La vieille Nur qui parlait au kanoun avait traversé bien des rêves avant le nôtre. Elle savait qu’il n’en reste souvent que quelques signes au fond du pot. Quelques conteries. C’est pourquoi elle disait juste ce qu’il convient de dire du feu de la parole. Ce qu’il convient de dire de l’allumette.
- Ainsi a continué l’allumette qui parlait au kanoun :
- Puis le soir est venu mon fils... le soir où ça a été mon tour de mettre le feu à l’huile de la lampe... Le soir de la cérémonie des histoires où le bouffon m’a choisie parmi les autres dans la boîte de carton... Je me suis étirée dans des tapis de silence un silence à ne pas dire... Un silence parsemé de clignements de rires prêts à s'ouvrir en fleurs de bengale sur les pieds nus du conteur...
- Allume-toi… allume-toi... murmurait le bouffon... Doucement avec ses lèvres dans mon cou il suppliait :
- Allume-toi…, allume-toi… Moi je ne pouvais pas facilement relever la tête... Forcément puisque j'étais à bout de souffre... Le temps de l'enfuir… Le temps du voyage des hirondelles dans le bon sang inondant les petits théâtres de marionnettes de la cité blanche… Le temps d'un claquement de dents pour mâcher un visage de papier… Ce temps là ses mains qui n'étaient pas des mains d'homme l'ont effacé... Chaudement obstinément elles l'ont retiré de notre histoire... Et elles l'ont jeté loin derrière elles avec la cage vide de l'écureuil... Tu te souviens mon fils… clic-clac... La cage de nos corps prisonniers...
- A la place du temps de mourir les mains qui n'étaient pas des mains d'hommes elles ont mangé la semoule grain à grain avec leur bouche de lune bleue de mer... Et elles l'ont filée filée... Alors le génie du grain de semoule a dit que demain la parole des fous mettrait le feu aux réserves de poudre-rie. Et on serait bien étonnés de constater combien c'était simple. Il suffisait peut-être d'un allumeur de rêves. Rêves-berbères... mon fils au pays de barbarie...
- Toute la soirée les mots ont jonglé avec les mains du fou. Ils ont
chatouillé les tapis de silence. Ils ont vidé les bouilloires de mauvais sang au fond des rigoles. Et ils ont prépar
é le thé à la menthe fraîchement épicé de gingembre. Alors mon fils… je crois que nous avons oublié jusqu'à l'odeur du feu qui pue… L'odeur de l'exil tatoué à
l'envers...
- Peut-être aurais-je dû finir dans la poubelle à étoiles mon fils… Les clowns ne finissent-ils pas toujours ainsi ? De moi il ne serait resté que l'histoire écrite avec les doigts de semoule sur la peau du vent... N'est-ce pas notre désir le plus cher ?… Que l'histoire de nous demeure sur le fil à hirondelles ?
- Mais le mektub mon fils… le mektub... Alors le bouffon a achevé le conte et quand ceux qui écoutaient ont posé à nouveau leurs pieds sur les tapis roulants de leur vieillesse ses mains de fou m'ont glissée entre deux pages du manuscrit malgré ma défroque pitoyable... Ma honte mon fils… me voici nue… Le petit bout de souffre-rouge était mon unique costume... Que me
restera-t-il de moi s’il me trahit ?
A suivre...
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