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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /2008 23:18

La petite ouistiti suite...
     Ce texte prend la suite de celui publié le 8 septembre 2008    
          La première des choses que je savais depuis que j’avais mis les pieds dans le pensionnat stalag Notre-Dame des impostures y avait de ça deux années et que j’avais vite fait été mise au parfum de l’atmosphère société policière qui règne dans les endroits où la liberté c’est même pas un souvenir une odeur rien du tout… la première des choses… y fallait pas qu’on m’entende approcher de la porte du bureau de la sœur supérieure… celle qu’on appelait l’0eil vous vous souvenez ? Et dans ces cas-là c’est la p’tite ouistiti qui se mettait en campagne… ça n’traînait pas elle avait des ailes aux pattes pour ce genre de comédie…

Dedans y avait les trois lascars… les caricatures qui s’étaient engouffrés pointe des panars… Hop ! Hop ! comme s’ils étaient capables de légèreté ces trois-là la casquette qui reluisait sa crasse en filaments juste au-dessus du crâne où des touffes de cheveux rares épais qu’on aurait dit du crin sans la couleur particulière de celui des bourrins derrière les oreilles s’hérissaient et l’odeur remarquable qui n’les lâchait jamais… au bistrot à la messe au bal du 14 juillet on les repérait de loin… ils reniflaient ils empoignaient… ils puaient vraiment que ça donnait mal au ventre terrible…

C’était pas des senteurs animales qu’ils embarquaient partout à leur suite… celles grasses des mamelles chaudes du crottin mouillé de la paille et du poil… et la buée des naseaux… des ramassis d’étables et de porcheries ça nous impressionnait pas au stalag des Anges vendus on remuglait abominable aussi tout pareil de notre animalité à nous autres… celle des filles au corps caché honteux… du sang en croûtes des rigoles le long des cuisses jusqu’aux chaussettes derrière les genoux… j’ai vu ça je vous raconte… douze ans qu’on avait c’était pas le Moyen Age… Et le bleu sucré doux des photophores nous planquait à notre épouvante…

Non… leur puanteur aux trois péqueneaux les rois mages de la malédiction les annonciateurs d’une mauvaise affaire qui nous arrivait du côté du village comme d’ordinaire… c’était autre chose… et ils étaient passés courbés comme des porteurs de cadavres sous le poids croquignole de leur mission par la grande porte du devant face à l’œil complaisant de la sœur gardienne que rien étonnait… C’était une sorte de sueur de mort une mauvaise haleine glacée et rance de celle qu’on trouve entre les chicots pourris des macchabées avant qu’on les mettre dans le trou du ventre de la terre et qu’elle les mange… Une croupissance d’êtres qu’avaient pas eu l’occasion de la fraîcheur… ça non alors on en était sûrs…

Ils ramonaient du dedans c’était tout le couloir qu’en avait vu d’autres vous pensez à l’intérieur du stalag si y en avait des ordures et pas du peu… qui les vomissait les schnocks… raouf ! raouf ! ses planches qui s’en gondolaient me rebalançaient en plein museau leurs relents d’agonie… leur faisanderie leurs lambeaux… Et même si j’en crevais de dégoût et que j’attrapais la maladie des femelles corbacs qui nous gardaient entre les murailles du stalag pensionnat fallait que j’y aille… que je voie les choses pour me virer un bon coup de ma niaiserie de mon ensauvagement au creux des maisons des arbres où j’avais enfoui mes premières tanières… mes demeures animales.

          A force j’avais fini par la rejoindre la porte qui me séparait d’eux… celle qui me tenait à l’extérieur de ce monde-là depuis mon expérience de petite ouistiti… depuis toujours… D’abord je collais mon oreille tout contre son bois qui avait un parfum drôle de vanille et de cire comme une douceur que je m’attendais pas et à cause du silence qui se fracassait autour à l’heure où les autres agglomérés en grumeaux les bonnes-sœurs et les filles étaient occupés à bâfrer c’était facile d’entendre ce qui se disait se chuchotait se complotait de l’autre côté… 

En somme y avait que deux voix… pas d’embrouille possible… on s’y repérait comme en plein jour entre celle aiguë aboyant de la mère supérieure et le chœur des trois figurants mâles improvisant ses répliques en sautillant d’une syllabe l’autre… Toute façon même sans avoir la compréhension des mots qu’ils crachaient comme le tabac d’une mauvaise chique c’était pas difficile de deviner ce qu’ils étaient venus faire là les trois rois mages qui arrivaient à l’heure du repas de midi un samedi les bouffons… sûrement ils nous apportaient le dessert vous pensez pas ?…

Pour savoir ce qui se tramait entre les acolytes qui étaient des créatures malfaisantes et qui possédaient l’avantage du pouvoir sur nous les prisonnées du Stalag Notre-Dame des entourloupes j’étais décidée à l’extrême des audaces et ça me bouillonnait dans les veines d’excitation et de panique à la fois… c’était de l’aventure extra qui me tombait entre mes aile s repliées sous la blouse bleue et j’allais pas louper ça… J’ai collé mon œil contre le trou en m’accroupissant c’était pas la position facile à tenir et je les ai vus… l’Oeil avait été chercher dans sa collection de souvenirs une photo de classe où on pose style les oignons dans la caisse avant la plantation et elle l’avait au bout de sa main tendue devant les trois qui mataient … qui mataient…

Ils se sont reculés pour voir mieux et ils ont hoché la tête de connivence les trois en même temps avec le mouvement des automates des bazars quand on les remonte tous et qu’ils agitent leur crâne de ferraille creux haut bas… haut bas… droite gauche… gauche droite… Hop ! Hop ! Ils étaient d’accord… y’avait pas de doute tous les trois ils s’échangeaient les regards approbateurs ils se consultaient… pourtant y avait comme une hésitation qui les poignait ou bien c’était les conditions du marché qui allaient plus… Je n’savais pas ce qu’ils allaient décider et ça me faisait tordre de bonne rigolade comme ça n’m’était pas arrivé depuis que j’étais au fond de cette galère à ramer à me taire et à radoter des oui ma mère… merci ma mère… mielleux et sournois la honte… 

Fallait pas qu’ils bambochent comme ça toute l’après-midi les blaireaux là devant que moi je commençais à me sentir ankylosée de tous les bords et que j’n’avais pas l’intention de rester le museau écrasé au bois de la porte jusqu’à ce que les filles qui ne sortaient pas rappliquent et que mon secret soit plus qu’une vieille affaire éventée alors !… la petite ouistiti qui gigotait depuis un moment elle en avait sa claque de cette planque qui en terminait pas elle grognait et faisait grincer ses dents que ça m’énervait trop… Enfin y en a un qui a pris la décision c’était forcé… ils a pointé du doigt direction de la photo que la bonne-sœur fixait avec son œil de Cyclope monstrueux et j’ai vu la coupure à vif de ses lèvres s’étirer dans un rictus de plaisir qui m’a fait des frissons sur toute la peau du dos et derrière la nuque aussi… Ah ! ils étaient aussi crasseux les uns que les autres ma parole tous les quatre… 

La sœur a saisi le stylo rouge qui lui servait à piéger les fautes dans nos colles et à nous en recoller dix pages et elle a entouré d’un cercle ce que l’autre guignol désignait de son index qui ne tremblait pas… elle a fait trois petits ronds sur la page et le type a dit d’une voix basse que j’ai eu de la peine à distinguer : 

‑ Oui c’est ça… c’est ça… j’les reconnais… z’étaient tout’ les trois…

Et les deux autres ont encore hoché de la tête comme les automates du bazar et lui aussi… ils étaient bien d’accord…

‑ Vous êtes sûrs qu’y en avait pas d’autres avec elles ? Elle a demandé l’Oeil du ton qui leur permettait pas de mentir et pas d’oublier non plus… Elle voulait pas louper une proie la sale croqueuse de charognes… elle les tenait c’était visible… Je n’savais pas comment mais elle les tenait…

‑ Non ma mère… il a répondu celui à l’index sérieux comme s’il comptait ses sous… y’avait qu’ces trois-là…

Elle les a regardé les trois rois mages l’un après l’autre et puis elle a ouvert le tiroir de son bureau pour balancer la photo dedans et d’un signe de la main elle leur a dit que c’était bon… ils pouvaient s’en aller…

La petite ouistiti et moi on a déplié les ailes sous la blouse bleue qui nous grattaient grave et on s’est ruées sur les escaliers en frôlant le plancher ciré et reciré du couloir et on s’est enfilé par la porte de la cour entrebâillée direction la petite forêt et ses arbres ocre jaune vermillon safran et rouquins en attendant la suite…

Quand même… que je me disais une fois perchée dans le refuge des branches qui avaient pris l’habitude de mes chevauchées inattendues et familières… quand même je voudrais bien savoir comment elle les tient… ouais… je voudrais bien… 
A suivre...
 
 

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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