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Le petit bout qui souffre
rouge suite...
Nur la vieille femme indienne avait saisi entre ses doigts un minuscule tesson de braise qui, presque aussitôt en chuintant, s’est éteint. Alors, elle s’est remise
à parler au kanoun. Alors elle s’est remise à conter dressée tendue au centre du cercle des enfants de nulle part.
- Ainsi a continué l’allumette:
- ... Si je pouvais lire les mots du manuscrit dont je garde la page j'aurais le pouvoir de déchiffrer le mektub et de le faire changer d'avis. Parce que le mien est un enfer mon fils… Un étal de déchirures où la résine avive l'étirement. C'est du piment de résine tu peux me croire. Mais... je sais bien que tu me dirais : chacun son mektub...
- Non… en fait tu ne me dirais rien… puisque tu n'as pas la bouche qui parle et qui te donne la semence de parole. Si je pouvais lire les mots je traverserais ma mort. Et je comprendrais la futilité d'un sanglot de lumière. Je comprendrais pourquoi il jaillit de ma minuscule peine l'éclat de rire rouge du soufre-douleur. Chacun son mektub...
- Est-ce qu'il vaut mieux brûler dans un battement de coeur qui tue avant de retomber en poudre de pollen dans le sillage de l'oasis ? Ou se consumer lentement à petit feu des lampes sourdes ? S'user et se réduire dans l'oeil froid du lapis-lazuli ? Pourquoi la vie, mon fils, qui n'atteint sa jouissance qu’en dévorant la chair dans le fruit ?
- Mise à feu. Pépin d'un sexe de citron. Cramer d'accord mais pas pour rien... Comme ça mon fils… on n'a pas choisi nous ce bout qui souffre et s'entête... ce bout de nous autres qu’on ne regarde pas. Gâchis de lumière. Alors il faut que ça s'engerbe dans la paille des lavandes. Que ça bouillonne dans la gargouille de l'alambic. Et que ça explose d'une marée haute. Nous avons des bûchers d'encens dans nos boîtes de carton... nous avons… des peuples de bougies à nos pieds nus.
- ... Qu'est-ce qui m'arrive mon fils… disait l’allumette… peut-être simplement un rêve de mains qui dansent. Tu sais bien que les mains des hommes sont notre illusion et notre incandescence... Et puis le voyage a été long dans cette grosse coque d'arbre couché à travers le fracas des eaux. L'humidité mouillait l'écorce de nos souvenirs… C'est dangereux ce goût d'hier sur nos paupières. Ce goût du pas revenir. Il neige du sel sur les doigts des vieux immigrés. Comment pourraient-ils oublier les mèches et la poudre que nous avons partagés?
- On fuit pas mon fils… quoi qu’ils en disent on fuit pas… Les grands navires nous emmènent de force. Ils nous grillent de rouille. L'écureuil de nos têtes n'a entendu qu'un petit bruit: clic-clac... Tapis d'épines. Là-bas ici partout on cloue le vent qui nous attise. Allume-toi mon fils… allume-toi… Qu’est-ce qui leur resterait sans la petite flamme du djinn de la lampe?
- Ici aussi on habite dans des boîtes de carton. On est comme des foetus de paille. Courant d'eau… courant d'erre. On pleut nos bonnets rouges dans des tiroirs où y a déjà bien du souci. Pour sûr qu'on nous attendait pas dans ce château de papier gris. Danger attention au feu! C’est écrit aussi dans les yeux des hommes qu’on a cru aimer… allume-toi…
- Nous on ne fait que passer... pfuit... On n'dérange pas. On
s'installe en lucioles dans des taudis en pente avec tout à l'étoile. On s'habite-tue à la compagnie des bougies de suif et des souris grignotantes à éclipses.
- Les souris nous accueillent à l'heure qu'on veut. Ça n'mange pas de pain… pas de blé non plus. Non... nous on ne mange que des songes. Et encore juste
un petit bout. Ça nourrit bien assez nos pieds sur terre. Et on attend. On attend de comprendre le mektub... Nous on croyait à des rèverbères veillant sur les yeux des chats quand on a débarqué
dans Nuit la noire hallucinée de miradors on s’est dit : pourquoi il nous a fait venir ici le mektub ? Dans ce pays où il n'y a rien à allumer ?
- Ils nous avaient bien promis le travail mon fils mais ils ne nous avaient pas dit qu’on en mourrait. Ils ne nous avaient pas parlé de la fabrique de poudre ni des tranchées. Qui donc a vendu la mèche ?
- Heureusement, on n'a pas attendu très longtemps notre changement de mektub… disait l’allumette… Un soir il est venu le bouffon celui qui conte. Il est venu dans ses pieds qui ne font pas de bruit. Les pieds de la neige. Quand il vient on sait que c'est lui à cause de l'odeur du clou de girofle et des lavandes enflammées. Et moi en le voyant j'ai pigé tout de suite que j'allais faire long feu.
- Ses doigts se sont saisis de moi comme d'un grain d'ambre. Et il m'a
posée dans le creux de sa paume. Froissure des fils d'hirondelles. Ce n'étaient pas des mains d'hommes mon fils… Pas des mains de Guerre et de cables d'acier mordant le cou des filles. Pas des
mains qui creusent les tranchées-dynamites. Des mains de sang raclées d'écailles. Des mains de confiance trahie. Des mains de porte à double tour. Ce n'étaient pas des mains d'homme com
me cela mon
fils…
- Dans le creux de ces mains là il y avait une lune bleue de mer quand elle commence. Et l'étoile des grenades qui dort avant de faire son fruit. Il y avait le puits et son khalkhal d'eau qui se déroule. Il y avait toi mon fils… Toi, le kanoun le seigneur des histoires. Et tes noces de feu. C'étaient des mains de mémoire. C'étaient des mains qui ramassent les paroles du tas de semoule et qui les rendent aux enfants sans racines. Des mains de naissance.
- ... Crac... ma chevelure qui se tord pose un accent grave au coin de
sa bouche. La mèche se sépare de la lampe. Son souffle me lèche sous ma chemise de suie. Il m'étreint d'une goutte de salive… m'éteind à perdre haleine. Pfuit... Le djinn de la lampe à pétrole
est un convive masqué de verre.
A suivre...
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