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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 4 novembre 2008 2 04 /11 /Nov /2008 23:07

La misère du monde
Mardi, 4 novembre 2008 

           C’est un samedi du mois d’octobre et l’ami Louis et moi on a pris la ligne 8 de métro celle qui emmène direction Créteil une ligne pas très empruntée le week-end sauf par les accros de l’informatique qui connaissent tous la rue Mongallet la rue des Chinois… C’est comme ça qu’on l’appelle la rue… y a que des magasins tout du long qui vendent échangent bricolent du bazar pour les ordis… un truc de malheur qui a envahi complet débordé pareil que lait bouilli l’existence des gens comme moi qui s’en passeraient mais… Mais voilà qu’un jour on n’sait pas trop lequel la révolte contre les machines… les machinations du monde moderne il paraît elle s’épuise elle tarit… Ce qui fait que maintenant quand on arpente le trottoir face à ces boutiques où des tas d’objets absurdes me font des grimaces je me tire dans les déserts indigo de mes rêveries… et voilà Ouaouf ! Ouaouf !

            Depuis Bastille où on a fait le changement on a pas eu l’occasion de trop s’occuper de ce qui nous entoure vu qu’on est en train de discuter de rajouter de la mémoire… pfuitt… tu parles comme c’est facile pour une machine et moi qui en ai plus de mémoire on n’peut pas des fois ?… Donc y s’agit d’acheter de la mémoire pour l’ordi qui patine traînaille fait le gai luron depuis un moment… A peine le métro s’arrête à la station Reuilly-Diderot qu’on n’peut pas louper la femme qui monte dans le compartiment et s’assoit sur un strapontin juste à côté vu que c’est quasi vide le quai et notre voiture pareillement… 

            Non… la louper on n’peut pas vraiment… Pourtant elle a rien d’extraordinaire si on la regarde vite fait comme on a l’habitude dans les transports qui n’ont plus rien de commun que l’indifférence commune justement et l’autisme des gugusses qui se frôlent s’entassent se reniflent comme de gros clébards ahuris là-dedans… Elle doit avoir cinquante piges environ et un sac en plastique ordinaire avec la marque d’un magasin ordinaire dessus bourré de choses mais on n’reluque pas normal… Des cheveux mi long gris avec une coiffure simple une petite barrette qui lui donne l’air enfantin et des vêtements d’une personne de la campagne en somme qui serait de passage… Je veux dire pas des affaires branchées comme on en porte nous autres des jeans des baskets des sweets à capuche enfin vous comprenez ?

            Mais y’a pas de raison… faut pas croire que tout l’monde se sape semblable dans les grandes cités de notre Babylone d’ici sur Seine c’est archi faux évident… Elle a des fringues qu’on n’remarque pas une petite robe avec des fleurs plutôt grisouilles et un manteau par‑dessus un manteau noir boutonné un peu qui descend aux genoux… des p’tites godasses noires aussi mais c’est pas ça… Non… c’est pas ça qui nous attire les quinquets malgré nous à l’ami Louis et à moi alors qu’on s’est arrêté de causer comme ça spontané on ne sait pas pourquoi… 

          D’abord c’est un geste qu’elle fait répétitif on dirait qu’elle n’peut pas s’empêcher une sorte de mouvement d’obsession que ses yeux qu’on n’voit pas suivent appliqués… Elle a monté un peu ses deux mains devant sa figure qui n’a aucune sorte d’expression et elle frotte le de ssus d’une de ses mains avec l’index de l’autre… Un geste lent obstiné le doigt la paluche le doigt la paluche… le doigt toujours sur la paluche toujours… Et subit elle change de doigt et de paluche c’est le pouce de la gauche qui frotte les doigts un par un de la droite… Frtt… frtt… frtt… Elle insiste elle regarde avec ses prunelles vides qu’on n’peut jamais voir elle lutte avec ses mains…

La seule chose qui vient percuter nos deux regards fixés sur elle c’est la même je sais je sens… c’est que ses mains sont couvertes de traînes noires comme des voiles sombres et légers qu’on croit d’abord que ce sont des gants de soir déchirés effilochés usés à la corde… Nos deux regards ils vont avec le réflexe de l’humain qui n’prend conscience qu’après de ce qu’il ressent c’est long… nos deux regards ils vont de ses mains à ses jambes nues sous le manteau un peu échancré ouvert dessous des genoux… Et même comme ça avec le va‑et‑vient ils se bloquent tac… tac… tac… que tu n’peux pas intervenir alors y’a cent millions de milliards de p’tites sensations qui brûlent dedans le crâne et la peau à la fois c’est une centrale électrique l’être humains ces moments-là…

Ce qu’y a de terrible quand la réalité humaine nous rentre dedans comme ça alors qu’on a plus de sens de ce que c’est juste de survivre dignement dans un monde de fous pareil à celui qu’on a laissé s’installer camper dans nos vies depuis cinquante piges que ça dure… ce qu’y a c’est qu’on se trouve pris en plein au centre du tourbillon de la violence qui est faite aux êtres et de celle qu’ils se font mutuellement et qu’on n’arrive pas à donner du sens à ce qui survient soudain et nous secoue semblables à des vieux bonhommes de paille chahutés par le vent…

Ouaouf ! Ouaouf ! Sans doute que le chien pendant tout le temps d’une station de métro deux minutes à peu près qu’on a regardé la femme et qu’elle ne nous voyait pas… ne voulait pas nous voir… le chien lui il ne se s’rait pas posé des questions et il aurait été renifler ses mains et il l’aurait léchée sans doute en signe de bonne compagnie et le contact aurait pu se faire n’importe comment… toucher quelqu’un c’est si important…

Nous on n’savait pas on n’savait plus… on était perdu et elle aussi probable au fond du silence des gens dans les transports en commun dans les rues sur les trottoirs dans les gares… le silence des gens partout le long des murailles géantes des Babylone modernes il devient impossible à rompre…

J’ai jeté un coup d’œil vite fait à l’intérieur de son gros sac plastique… y avait des fruits des paquets de gâteaux entamés un sandwich dans son papier ouvert et une bouteille d’eau… y avait aussi des journaux des papiers des bouquins peut-être… Ses vêtements n’étaient ni sales ni abîmés y avait aucune odeur qui venait d’elle comme en ont souvent les gens qui dorment dehors dans le froid et les mauvaises heures passées accroupis dans le recoin des p ortes d’immeubles puant la pisse et les ordures pour se protéger du monde…

Seulement ses mains et ses jambes ce qu’on en distinguait couvertes de traînées sombres de poussière et de saleté infâme qu’on y croyait pas tant elle avait une sorte de dignité triste et hautaine et tellement elle était à l’écart de ce que nous ont vivait… au-delà très loin déjà du côté des êtres qui se sont séparés de la foule des mutants prêts à embarquer pour n’importe où du moment que c’est sans avoir à regarder ceux qui restent en dehors de leur Arche de Noé bourrée à craquer à exploser de ceux à qui on a refilé un ticket pour monter… Hop ! Hop !…

Très loin au-delà elle a laissé le métro continuer son chemin et l’emporter direction nulle part… Nous deux on est descendu à notre station sans dire un mot de ce qu’on ressentait et qui nous dévorait l’intérieur pareil à un petit animal secret et qui créchait en nous depuis longtemps depuis toujours… On a regardé le métro s’éloigner et on s’est serrés un peu plus l’un contre l’autre et on a pris la direction de la sortie et chacun de nous deux savait que cette petite silhouette grise c’était un bout de notre vie qui venait de se tirer et de nous planter là face au monde qu’on avait laissé étendre son géant filet de mailles d’acier sur nos rêves et sur nos désirs et que le geste pour le retirer était de plus en plus dur à faire… Ouaouf ! Ouaouf !        

Publié dans : Colères noires
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