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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 14 avril 2006 5 14 /04 /Avr /2006 17:18

                                         La belle étrangère

                Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…


              Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique après l’avoir quitté… Elle vient juste de le quitter et avec lui sa banlieue sauvage qu’elle largue pour un ou deux jours pas plus… sa belle étrangère… Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique… lui il reste là sur le bord du trottoir bleu et il la regarde partir l’air rêveur des enfants dans la moue qu’il fait et puis il s’en va. Doucement il reprend la rue qui monte entre les tours qui fricottent avec le ciel et il se retourne pour la voir un peu avant qu’elle emporte ailleurs le regard étonné qu’elle pose sur tout comme de la rosée.

            Ecoute… écoute…
          Elle vient juste de la quitter à nouveau… Depuis toujours elle s’en va d’elle… de ses trottoirs blues et de ses macadam symphonies où elle a trop vu les choses lui faire du mal et puis du bien… depuis toujours elle s’en va et elle revient…
          Ça a été comme ça à partir de son enfance assise sur les escaliers des Blocks les jambes repliées avec le carnet sur ses genoux pour pas perdre tout ça… pour pas perdre…
         Ça a été comme ça à partir de son enfance qui s’est étirée là pareille à un gros lézard et puis soudain elle bondissait en direction du terrain vague où elle s’enfonçait avec les autres pour oublier la chanson rauque qui montait de partout… la chanson du Tam-tam blues de la périphérie…
         A chaque fois qu’elle la quitte elle… sa belle étrangère… à chaque fois… elle se dit qu’un jour elle n’reviendra pas… Qu’elle jettera les carnets avec ces pages écrites qui parlent d’elle autant qu’elle se souvient… Des mots que les gens lui jetaient quand elle était assise les jambes repliées sur les escaliers des Blocks… Pourquoi elle faisait ça elle sait pas… C’était au début d’sa vie à elle… y a des temps…
          A chaque fois qu’elle la quitte elle se dit qu’elle ne reviendra jamais… Enfin au moins la dernière fois… après toutes ces histoires… C’était rien qu’une enfant… et lui c’était un homme qui en avait cinquante… sûrement plus… La dernière fois c’était un homme arabe comme tous les autres avant… Vous comprenez ?…
           Cette fois-là parc’qu’il y’avait eu des choses tellement violentes comme des grands tourbillons de soleils rouges elle avait pu la quitter vraiment… s’arracher d’elle…
          Cette fois-là c’était un homme arabe et elle l’avait cru à cause de ça… Comme les autres avant… Elle avait grandi avec eux alors… y n’y avait pas de méfiance comme avec ceux qui lui ressemblaient pourtant si on parle juste de la couleur de peau… et qui étaient tous des étrangers…
           De ceux avec qui tu n’manges pas du riz aux épices avec du poisson dans la marmite qui sent drôlement bon assis tous ensemble sur le tapis qu’on déroule juste pour ça et qui a les couleurs d’un pays où elle ira jamais…
            Elle avait grandi avec eux et c’était peut-être grâce à eux qu’elle avait eu envie de raconter des histoires vu que les femmes arabes qui créchaient à la Cité des Blocks elles arrêtaient pas… Et lui c’était un homme arabe comme les autres avant… Vous comprenez ?…
           Pourtant lui dans la Cité des Blocks ni dans aucune autre cité il avait pas mis les pieds pour sûr… et il les y mettrait pas vu qu’à présent c’était un écrivain de la grande écriture… Et même s’il avait été pauvre là ça changeait des choses…
            Oui il était écrivain pas comme les autres avant…
Elle comme écrivain elle en avait croisé qu’un qui lui avait sacrément plu vu que c’était un très grand clown et à chaque fois qu’il la rencontrait il la menaçait de sa canne pour lui faire peur et qu’elle oublie pas… Vous comprenez ?…
          Ouais… cette histoire-là ça avait été tellement de la violence sur elle qu’elle s’était dit qu’elle allait s’en tirer pour toujours de la cité barbare… des halls taggés rouge… des escaliers avec l’océan qui t’arrive juste en bas avec ses terrains vagues à l’odeur salée juste un peu…
           Elle allait s’en tirer de tout ça pour de bon et de la Cité des Blocks elle ne garderait que le diamant bleu de ses nuits l’été quand tu lèves la tête pareilles à celles du désert sûrement où elle irait jamais…
              Son diamant bleu rien qu’à elle… sa belle étrangère…

                                            Ecoute… écoute…


             Ce matin au moment où ils s’en allaient vite fait vu qu’il était presque en retard ça avait commencé par le chat blanc et noir du type du rez-de-chaussée qui en élève des fournées et dont la tête extra avait émergé d’un carton à leur passage… Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique…
             Sauter c’est bien le mot vu qu’elle court à chaque fois pour ne pas le louper et que le dernier bond la précipite à l’intérieur face au chauffeur black dans sa cage de verre sans oiseaux. Ce chauffeur-là c’est celui qui a les dread locks très longues avec au bout des petites perles de verre de couleur jaune et qui l’attend toujours. Les chats à force blancs et noirs qu’ils sont pour sûr qu’on se les retrouve un beau jour sur le paillasson… par force…
               Il attend tout le monde d’ailleurs ce chauffeur black… les grands-mères qui boitillent sur leurs souliers un peu tordus et leurs genoux arthrose mais quand même elles se dépêchent pour pas déranger trop… Les mères de famille blacks avec les grands boubous aux motifs mirages sur des tissus qui carambolent rouge feu ou jaune citron et orange et dedans on se prend les pieds quand on marche vite plus vite encore un petit sur le dos kangourou bien sage qui se balance et la poussette qu’on tasse comme ci comme ça… qu’elle entre au milieu des jambes des gens gentils ils se poussent… plus un ou deux autres petits aussi qui savent déjà et courent… courent… Petits enfants kangourous dans la brousse de la banlieue qui sauvage nous met la peau en rage.
               Il attend tout le monde le chauffeur black qui a des dread locks avec les perles de verre de couleur jaune au bout et ça ne fait pas longtemps qu’il se tape le parcours du bus le 154 qui craque couine gémit parce qu’il est très jeune et qu’il n’a pas l’habitude de la bétaillère des banlieues… le 154… où on se serre bien tous un peu plus à chaque arrêt comme si on avait peur de se perdre.
               Il a pas l’habitude alors il attend en se moquant du temps qu’on doit lui compter serré sur son carnet mais lui il aime mieux les gens et leur sourire quand ils sautent à l’intérieur du bus et alors ils le regardent. Le chauffeur black pareil à un guerrier il a déposé les armes pour traverser le fleuve. Vous comprenez ?…
              En même temps qu’elle revoit la tête masquée noir blanc du chat du type du rez-de-chaussée hors du carton elle se dit que c’est bien un guerrier tranquille le chauffeur black…
               Le chauffeur black il porte le masque de bois encore arrondi d’enfance et pourtant si tu conduis la bétaillère d’Afrique de la banlieue il faut pas avoir peur… la chaussée par ici c’est plus troué que les pistes de la brousse qui traversent en bondissant d’un terrier de tamanoir à l’autre des passages de fleuves asséchés aux écailles de poussière ocre rouge avant de foncer sur des termitières géantes qui servent de carrefour…
              Non… sur la tête de ma mère qu’est sapée façon Henri IV la pauvre y faut pas avoir peur !

                                         A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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