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Le petit bout qui souffre rouge
Assis au carrefour des ruelles d’ombre de la cité aux ordures, nous, les enfants de nullepart, nous écoutions la vieille Nur. Chaque nuit de lune pleine, Nur
portait le petit braséro d’argile en ce lieu où les terrains vagues formaient clairière. Clairière sous les pieds de l’herbe qui marche. Nur l’appelait l’herbe au tam-tam. Une fois allumées les
brindilles et les pommes de pin Nur tendait la main dans l’ocre rose qui pétillait. La paume ouverte vers la lune pleine elle nous dessinait la colline aux oliviers et cerisiers où les typies
faisaient claquer leurs voiles claires. A l’intérieur des typies de la nacelle de toiles et de peaux cousues il n’y avait que des tapis de laine. Au centre l’oeil de la petite pierre du feu
brillait. Vif. Solitaire. Pendant que Nur la grand-mère indienne qui avait fait tout le chemin depuis les Quartiers de Pauvreté et au delà, contait…
- Ecoute sorcier, écoute toi l’ami de Tam-tam rouge l’Indien… Nur s’adressait au feu, tout allumé dans le
récipient de terre de la tente, le kanoun.
- Ecoute sorcier… toi qui te crois le
Maître de ce monde et de Guerre. Toi le grand sexe de ce monde, le grand couteau. Toi, la vaste écuelle recueillant le sang des ruisseaux et la grosse langue rapeuse léchant l’entre-jambe et la
nuque. Toi, le grand ricanement des fusils dans l’herbage à l’instant du renouvellement de l’été, écoute…
- Je vais te conter l’histoire que je contais déjà aux enfants d’un pays au delà de ce pays… Au delà de ce temps, nous vivions sur la colline
des oliviers et cerisiers. Oliviers et cerisiers au coeur des vents. Je vais te raconter l’histoire du petit bout qui souffre-rouge… autrement dit, si tu préfères mon fils… l’histoire de…
l’allumette…
Nur la vieille indienne continuait à parler au feu sous le regard des enfants de la cité aux ordures.
- Ainsi… disait-elle, ainsi s’adressait l’allumette au feu du kanoun :
- ... Qu'est ce qui m'arrive? Qu'est-ce qui m'arrive encore... mon fils… tu te rends compte. Toi qui as la chance de tes pierres rondes
boursouflées de l'odeur soleil qu'ils peuvent pas emporter... les hommes grands. Sinon mon fils… ils le feraient. Ils s'occuperaient pas de l'incendie du pas revenir… Et des trous qui poussent
dans le burnous d'automne...
- S'ils pouvaient… toi tu te serais retrouvé coincé
rabougri circoncis dans un tuyau de plomb branché droit au tas d'ordures qui bout... Ça cuit partout ici les ordures mon fils. Et ça sent...
- Qu'est ce qui m'arrive mon fils le kanoun... Tu aurais la grimace ici. Des pattes de suie plein ta figure. Ta
honte, mon fils... Toi qui te croyais le roi de la demeure qui parle. Quand elle contait la vieille très vieille et les autres à tes genoux. Tu te gonflais, gonflais... C'est tout dans ta bouche
qu'il était venu se coucher la fleur soleil… rouge petit roi. Une nuit entière tu étais le monarque des papillons bleus. Sur la colline des oliviers et cerisiers.
- Ta honte mon fils… un voile de fumée jusqu'à tes yeux. Voilà ce qu’ils t’auraient fait, les hommes d’ici. Tes
yeux de khol ils les auraient griffés des papiers chiffons gras. Huile de vidange. Boules de rats morts... tout ça tout ça mon fils… Ils brûlent tout et ils se chauffent avec le feu qui
pue.
A l’horizon de l’histoire et des tours le nuage de fumée noire des feux de pneus comme le corbeau gras et pesant sur l’air faisait sortir la Nuit du temple de la
mémère Ordure. Nuit la noire comme la nommait la vieille Nur sur nous qui rêvions aux typies de la colline des oliviers. Nous les enfants de nullepart.
Et ainsi continuait l’allumette qui parlait au kanoun :
- Si tu avais fait le voyage mon fils… Si tu avais fait le voyage comme nous… Tes yeux aussi ils te les
auraient mis dans le tuyau… Enfoncés bille à bille pfuit... C'est le pays des tuyaux ici… Tuyaux qui avalent les bouts de crayons mangés des fonctionnaires. Tuyaux qui soufflent des odeurs qu'on
cache sous les marmites d'explosions à nourriture. Tuyaux qui vidangent les peines graves dans les fausses aisances...
- L'oeil du hibou mon fils… Celui de ta mère la lune. Toi le kanoun sorcier… Maître des mille djenouns qui tapent, tapent... dans ta gorge
ogresse suceuse d'ailes et qui tournent tournent... la farandole des étincelles. L'oeil du hibou il te serait crevé de rage face à l'imperturbable ronde des feux de signalisation.
- Mon fils tu sais… c'est pire disait
l’allumette. Mais pourtant il y a comme un miracle d'artifice qui m'a prêté un costume entrouvert. Si tu me voyais mon fils… mes cheveux noirs sont mouillés de charbon. Tu sais que c'est la fin
pour nous quand il pleut des cendres sur nos têtes. Hors d'usage qu’on est tout à coup nous autres.
- A peine ils nous grattent qu’un serpent doré s’empare de nous mon fils… Un serment de fumée s’évade du tison jouisseur de leurs lèvres.
Baiser qui tète des parfums amers. Leur clope éclaire des des-astres d'hiver avant de s'évanouir. C'est le serpent qui nous habille d'habitude. Puis c’est le caniveau. Poubelle à étoiles
d'encriers.
- Mais qu'est-ce qui m'arrive mon fils... Voilà que je sommeille cette
fois sur un trottoir de papier. Une main m’a glissée à l’intérieur d’un manuscrit d’où un signe d’encre qui marche s’enroule tragiquement autour de ma taille. La main du bouffon, cette main dont
on rêve mais à laquelle on n’croit pas une main de clownerie s’est saisie de
moi. Et me voici vêtue du costume de soie laqué d’ombre dans l’histoire qu'il m'invente chaque soir,
celui qui conte nos vies de choses à nous. L’histoire qu’écrit le bouffon quand il rentre depuis la fête à tuer la douleur qui craque est tracée à l’intérieur de ce gros
livre...
- Moi qui n'ai jamais su
lire et encore moins écrire j’habite au cœur d’un château de conterie. Je suis reine noire moi fille des incendies de fougères pfuitt… Le bouffon m'a retiré ma peine avec ses doigts de silence et
les mots qu'aucune vieille très vieille ne connaît me font peu à peu chemise. Quand je saurai l’entendre mon fils… Quand je saurai l’entendre dire l’histoire de nos vies brèves… pfuitt… Baiser
d’écume… Les torchères seront échevelées et nous aurons sous nos pieds de bois des diamants.
A suivre...
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