Partager l'article ! La Closerie des Lilas suite...: La Closerie des Lilas suite... Comment vous dire q ...
La Closerie des Lilas
suite...
Comment vous dire qu'il existe des enfances macadam où seul le blues nous sauvait du néant de la bêtise et de l'effroi marteau piquant nos
crânes de moineaux voyageurs ?
Des enfances de banlieue rayonnant de mille incendies d'or mat et de braises rallumant à l'aube après les heures de nuit
inscrites au creux des paumes la désespérance de ceux qui n'ont jamais connu de printemps frais aux parfums de lilas dans des barques légères ni les jupes claires volant aux tables des guinguettes.
Alors touchant avec inquiétude le bout de mon nez je murmurais fièrement le mensonge habituel parce que le lieu ne
permettait pas un instant d'imaginer une pointeuse poinçonnant nos vies de mille petits trous par lesquels l'huile noire du temps s'écoulait. J'affirmais en fixant la ligne grise des eaux entre
vos paupières que je vivais tant bien que mal de mon écriture et parce qu'il vous semblait que mes journées étaient à moi tout entières vous avez cru pensable cette
imposture.
Comme tous ceux qui n'ont
jamais connu l'errance macadam vous ne pouviez soupçonner la perversité et l'habileté de ses travestissements et de ses mascarades. Ni la détresse de ses
déconvenues.
A peine
avais-je achevé ma phrase qu'un de ces écrivains qui n'écrivent plus sur des cahiers quadrillés depuis longtemps est entré et peut-être l'aviez-vous un peu connu jadis. Vous avez prononcé son nom
avec le même plaisir que j'avais pris à me lécher les doigts après la crêpe de mon dîner en le suivant des yeux.
C'est au moment où il s'asseyait à quelques tables de
nous que d'un geste maladroit mais théâtral à sa façon j'ai renversé le contenu de ma coupe de champagne à peine entamée dans un bruit aussi joyeux que celui que fait une pierre lancée par une
fronde frappant une vitre en étoile.
Vous avez poussé un léger cri presque animal tandis que je regardais paisiblement le champagne se répandre en une petite rivière dorée me disant intérieurement dans une trouble jouissance que
n'importe lequel des ouvriers de chez Renault n'aurait pas fait mieux pris par le feu de l'histoire qu'il mimait pour son copain. Mais je savais que je n'appartenais pas à ce monde-là non plus.
J'avais remis la coupe qui ne s'était pas brisée à sa place en songeant que j'aurais bien préféré que ce soit mon nez qui ait trinqué comme cela est écrit dans le récit.
Aussitôt prise d'une panique enfantine je cherchais à
éponger ce flot dont personne autour de moi ne se souciait car quoi de plus banal que de renverser une coupe de champagne sur une assiette d’olives vertes et de chips vers dix-huit heures à la
Closerie des Lilas. Alors bien sûr je n'étais pas parvenue à trouver le moindre mouchoir dans mes poches et j'avais dû prendre l'air égaré d'un gamin à qui l'on vient de voler l'argent pour les
commissions.
Vous m'observiez sans
comprendre qu'elle était l'origine du désastre et quelle jonglerie invisible avait eu lieu entre nous. Doucement vous avez posé une main sur la mienne et la chaleur de vos doigts enserrant les
miens m'a fait venir à la bouche le goût rassurant et libertin du chocolat mousseux que je dégustais dans cette heure détestable de l'aube où les pauvres diables ont coutume de perdre la
tête.
- Voyons… tout va
bien… avez-vous dit en caressant le dos de ma main sans appuyer avec de petits gestes élastiques du bout des ongles comme on caresse un chat effrayé.
A cet instant un jeune serveur noir qui m'a fait penser à un
tambourineur d'Afrique en raison de la finesse et de l'agilité de ses doigts s'est arrêté à nos côtés pour demander si les chips mouillées c'était exprès car beaucoup de gens les préfèrent ainsi.
Comme pour ajouter à l'imposture. Alors tandis qu'il remplaçait l'assiette avec grâce et indifférence vous avez commandé deux autres coupes de champagne.
D'un mouvement machinal mon index a effleuré la petite plaque de
cuivre à l'angle de la table dont le nom m'était inconnu et j'ai pensé de toutes les forces de mon désir rebelle à l'ange Heurtebise qui ne pouvait pas m'avoir trahie à ce point. N'étions-nous pas l'un et l'autre faits du même tissu
frappé de courants d’air ?
En
m'acharnant sur ce rectangle de métal qui ne me délivrait aucune étincelle j'imaginais ce qu'aurait dit de ma mésaventure mon ami le joueur de guitare et son rire aussi volage que les bulles de
champagne pétillant comme la lumière radieuse d'un après-midi d'été. Si vous l'aviez croisé un jour à la sortie d'une des bouches du métro vous auriez entendu s'appeler les tambours d'Afrique en
plein milieu du trottoir macadam.
Est-ce que la palpable différence entre les deux mondes n'était pas contenue dans ce geste inattendu que je n'avais su transformer par une mimique de comédie en une audacieuse pantomime ? Oui. La
différence entre les a
rtistes qui
fréquentaient la Closerie et les squatteurs de la rue de l'Ouest n'était-elle pas une simple question de pesanteur ?
Nous ne pesions pas lourd dans la balance de ce monde-ci où tout
était régi par de rigoureuses manigances orchestrant le spectacle d'un bout à l'autre. Nous qui passions notre temps à métamorphoser notre drame en mille pirouettes illusionnistes. Alors ce
renversement de la gravité n'était peut-être qu'un signe d'insouciance fait à mes amis aux semelles macadam par-delà le temps où nous nous étions perdus de vue.
A suivre...
Commentaires