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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 11:32

La Closerie des Lilas suite...

             Qu'aurais-je pu vous dire ?
              Que lorsque je revenais à pied dans le froissement des sous-vêtements mauves de l'aube c'était toujours avant que les bistrots n'allument par l'odeur imaginée de terribles passions au creux de mon estomac. Et que je ne pensais alors qu'à une grande tasse de chocolat mousseux avec autant de pain que j'en aurais le désir car j'avais la chance honteuse de na pas être une artiste du point de vue de l'estomac justement.
               Tous les autres désastres je les connaissais et j'en faisais mon affaire. Mais comment choisir entre les baisemains et la servitude consistant à ouvrir des portières comme on ouvre des huîtres et la misère crasseuse qui ne laisse souvent pas le moindre galetas au poète ?
          Ecrire aujourd'hui c'est peut-être encore bien pire que du temps d'Antonin Artaud montant manger la soupe chez des amis.
           Ah ! oui c'est tout à fait ça que j'aurais aimé vous dire… 
           Monsieur Antonin… c'est ainsi que je l'appelais lorsque je me représentais sa démarche sautillante et l'ampleur de son long corps sombre vêtu comme on l'est au théâtre longeant les murailles interminables de l'asile où il s'était fait prendre au piège et dont il perdait les clés pour avoir la jouissance galopine de faire le mur.
           Monsieur Antonin… Je le voyais… là… juste à côté de la rue de l'Ouest… effarant de vertu et de hurlements me désignant de sa canne et puis lorsque j'approchais mise en confiance par sa drôlerie dans l'allure et les tournures de son habit me prenant le bras et m'emportant vers des chemins de traverse connus de lui seul et de ses soleils monstrueux.
          C'est ça… Je n'avais pas choisi. J'avais machinalement planté mes pieds dans les chemins de traverse. Mes pieds macadam.
           Fallait-il tenter de vous parler de ces lieux d'où nous venions avant d'avoir remonté à la rame le cours tumultueux de la rue de l'Ouest avec sa déferlante de blues et ses jeunes Blacks indociles ? Le fallait-il ?
            Car en dépit de votre beauté qui reflétait un cœur pur et de l'encre grise du lavis qu'Hokusai avait fait à vos yeux j'étais sûre que ce type se baissant et se relevant d'un mouvement d'automate pour saisir les clefs vous ne le verriez pas de la façon dont je le voyais. Ni lui ni aucun de ses semblables vous ne les verriez ainsi vous qui aviez pourtant noué avec l'Afrique une tendre dépendance amoureuse à laquelle vous ne cessiez d'être fidèle. Jusqu'à vous arrêter à l'entrée d'une des bouches dévoreuses du métro fascinée par un jeune africain en boubou blanc qui vous avait prise pour une autre.
           Comment aurais-je pu vous dire le choix des doigts gelés griffés de coupures et de la marche matinale l'écharpe rouge liant les lèvres pour éviter de crier de froid en courant presque alors que cette quarantaine à laquelle je ne croyais pas m'arrivait de plein fouet en sens inverse ?
            Oui. Comment vous dire que j'avais toujours peint ou écrit dans des lieux qui ne se prêtaient à rien d'autre qu'aux bourrasques ? Comment vous dire que j'abandonnais au lon g des rues étrangères à l'heure du crépuscule des toiles où rayonnaient des sexes de femmes telles des grenades et des carnets inachevés ?
           Et que s'attroupaient parfois autour de cette jungle de couleurs sans nom offerte aux semelles macadam des gens qui regardaient comme s'ils avaient été dans un musée silencieux et graves.
          Pourquoi restais-je en dehors de moi-même compagne d'un banc vert à quelques pas de la rumeur des verres s'entrechoquant ? Et des plaques de cuivre où des noms étaient écrits ainsi qu’on le fait sur les colliers des chiens. Peut-être était-ce à cause de mon ami le joueur de guitare dont le père était africain et que j'avais retrouvé un matin après trois jours de recherches insensées aux urgences de l'Hôtel Dieu avec pour nom "inconnu".
           Il me semble que nous avons toujours été des inconnus tentant désespérément de créer un monde à la lisière de celui qui marchait sur nous en nous perforant de ses talons hauts et sur nos créatures de papier qui faisaient crisser de joie les trottoirs.


A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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