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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 23:21

La Closerie des Lilas suite...

          Il me semblait que nous les enfants des banlieues vers de grisées nous n'avions pour amis parmi les poètes et les artistes que les créatures fantasques et les fous qui gardaient avec la réalité d'une société que nous trouvions très vieillotte des relations illusoires de pacotille. Je trouvais au sculpteur Brancusi que j'avais découvert grâce à mon ami le joueur de guitare familier de l'atelier et des petits jardins aux cabanes étonnantes de l'Impasse Ronsin un charme dû à ses rondins de plâtre sur lesquels il faisait dîner les invités les plus distingués.
          J'imaginais bien ces gens en complets noirs d'un certain chic sortant de là maquillés de terre ocre de poussière blanche et sans doute d'un peu de boue récoltée dans les recoins obscurs des jardins roussis par l'automne à la chemise retroussée et abritant de fantomatiques statues couvertes de givre que seule la lune venait couvrir d'un léger vêtement aux paillettes argentées.
          Oui. Brancusi et ses sculptures étranges et provocantes aurait pu sans soucis appartenir à notre monde en marge des feux des projecteurs… notre phare-ouest éclairé uniquement la nuit par d'énormes réverbères qui nous empêchaient de dormir et rendaient l'obscur des parkings luisant de glace noire. Nous y étions les petits dieux païens des temps modernes avec pour armes les bombes aérosol dont les couleurs brutales épuisaient celles de peintres captifs à l'intérieur des ateliers de la Grande Chaumière sous la lueur rose cendre de la verrière.
          La Closerie des Lilas… oui j'en poussais la porte cet après-midi-là un peu après dix-sept heures en pensant je ne sais pourquoi à Boris Vian et à un de ses poèmes que j'aimais le plus et qui s'intitulait "Vous mariez pas les filles". Je l'aimais parce qu'il me faisait rire de ce désarroi quotidien qu'était pour nous autres funambules la vie avec les pieds sur terre. Et à cause de mon ami le joueur de guitare qui ne partageait son lit qu'avec elle.
          J'avais un grand plaisir à vous revoir parce qu'en me parlant de Marguerite Duras que je n'avais jamais lue et de la revue dans laquelle vous écriviez à l'époque à côté du banc vert un peu mousseux fidèle à mes déconvenues vous m'aviez donné accès simplement à ce que j'avais longtemps cru être un temple. Et parce que votre visage était beau. Parce que vous n'aviez pas d'âge pour moi tout en étant sans doute de l'âge des femmes que j'aimais aussi car elles abordaient la soixantaine telles de grandes déesses oiseaux. Des oiseaux femmes légères et parfumées.
          Pourtant je pensais bien que vous me poseriez la question tant redoutée après laquelle il me faudrait me résoudre à mentir à nouveau sous le frémissement complice de votre regard gris comme une des encres lavées d'Hokusai. Mentir à la moiteur douce du lieu semblable à une serre d'êtres rares. Mentir au piano qui s'en moquait et ne jouait que pour lui-même et pour un homme en costume très ordinaire qui arrivait seulement vers sept heures l orsqu'on commençait à être aussi serrés les uns contre les autres que dans l'autobus qui descendait la rue de l'Ouest et que je n'empruntais pas. Mentir au garçon qui apportait machinalement une assiette de petites olives vertes dans lesquelles je croquais joyeusement en les saisissant avec mes doigts.
          En passant cet étrange tourniquet tamis vertical j'avais repéré aussitôt votre visage. Ce n'était pas encore l'heure où les écrivains rejoignent chacun leur table ou celle d'un illustre prédécesseur étiquetée d'une petite plaque de cuivre telle qu'on en pose sur le collier des chiens pour ne pas les perdre.
          Mon blouson de cuir de journaliste qui était assez vaste pour autoriser plusieurs pull-overs m'a paru alors un peu lourd comme si une certaine pesanteur s'était sournoisement perchée sur mes épaules. Mais je me suis réconfortée aussi vite en songeant qu'aux artistes toute dégaine est permise même et surtout en certains endroits de la rive gauche.
          La question n'a pas jailli de vos lèvres tout de suite car le champagne aidant vous aviez oublié que vous ne saviez rien de moi ou si peu. Vous ne pouviez soupçonner combien ma présence en face de vous à cette table de la Closerie était incongrue voire insensée autant que l'aurait été celle d'un crocodile dans le lit d'une courtisane.
          En m'égarant au gré de l'encre grise du lavis qu'Hokusai avait fait à vos yeux et à vos boucles cendrées je cessais d'être constamment sur mes gardes comme il convient lorsqu'on sort de son territoire pour entrer dans celui des autres. J'étais émue par l'ingénuité avec laquelle vous me parliez de vous pendant que le dictaphone absorbait pêle-mêle nos voix et les sonorités barbares de ce bar mondain dans lequel entraient des gens qui étaient pour moi des ombres sans visage.
          - Et quel métier faites-vous en dehors de l'écriture ?
         Au moment où vous formuliez la question qui demeurait posée devant moi comme une chose épluchée à vif qu'on ne sait par quel bout prendre je pensais curieusement à la phrase que l'ange Heurtebise répétait avec obstination à Cocteau dans l'ascenseur le menant chez Picasso : "Mon nom est sur la plaque… Mon nom est sur la plaque…"
          Je cherchais désespérément des yeux da ns le miroir géant s'étirant derrière vous une inscription venant à mon secours et n'en dénichant aucune je me suis résolue à proférer des paroles qui certainement allaient me rendre aussi ridicule que Pinocchio tentant de masquer ce nez qui n'arrêtait plus de grandir.
          Qu'aurais-je pu vous dire ?
          Qu'à la nuit largement tombée j'allais accomplir une besogne si absurde que je me refusais à la nommer car elle ne comportait aucune gloire ainsi que c'était le cas pour mes amis blacks d'il y a vingt ans déchargeant de lourdes plaques de plâtre d'un four incandescent.
          A l'époque de notre gueuse jeunesse nous n'imaginions pas pour nous de destin autre que l'errance accompagnant ce qui aurait pu s'appeler mise au monde d'un monde plus doux comme la voix de Nina Simone quand elle descendait dans les graves mais nous n'y pensions pas.
            A l'époque de notre gueuse jeunesse dans les cités de banlieue je ne pouvais pas croire qu'un jour je boirais tranquille et attablée là où un des poètes  que j'aimais avait écrit à son frère de sang perdu quelque part aux rebords de l'enfance qui nous garde des froidures avec son manteau d'insouciance ces mots incroyables : "… venez chère âme… on vous espère… on vous attend…"
          Ces mots qui me blessaient l'intérieur des paumes quand je les regardais tailladées et fraîchement couvertes d'écailles de couleur sanguine séchées après avoir travaillé toute la nuit à vider des cartons de papier sur des tapis roulants de caoutchouc noir.
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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