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Abdelkader Djemaï, Dites-leur
de me laisser passer et autres nouvelles.
Paris : Ed.Michalon,
2000.
L’art de la
nouvelle
“ Vous verrez, vous
serez étonnée du contenu de mon prochain livre… ” me disait Abdelkader Djemaï lors de notre entretien concernant son précédent roman 31 rue de l'Aigle, il y a un
peu plus d'un an. Etonnée oui, ou plutôt surprise. La nuance s'exprime au niveau de la sensation et non pas du sens.
Une gourmandise offerte par une main qui d'habitude donnerait plutôt d'habiles mais sérieux voire graves coups de plumes. Un plaisir de fruits nous parvenant au
moment de l'été. Un plaisir qui fait plaisir comme lorsqu'une langue s'incurve vers d'autres tons, des nuances qui la rendent ainsi plus légère est donc plus habile à nous donner à goûter les
mots sans pour autant les rendre suaves et mous. Un plaisir qui avait peut-être commencé à se faire sa place parmi les inflexions douloureuses et amères de Sable rouge. Et que j'avais laissé filer alors au gré des paroles que nous avions échangées comme une promesse
sous-jacente. Ces nouvelles sont une preuve par le goût que l'écriture a encore une raison d'être, de bien-être partagé.
Quel écrivain, quel créateur niera que le sel de la création, ce qui le pousse et le mène là où il ne sait pas
qu'il va, qui le rattrape par le bout de l'oreille lorsqu'il vacille sur sa créature affolée, ne soit justement le plaisir ? Ce petit dieu mercurien délicieux qui se camoufle derrière son
double géant que sont l'idéal et la volonté d'aller au-delà de tout possible et de l'impossible surtout. Elan se maquillant de terreur lorsque la grâce cesse et que le travail redevient
simplement laborieux, c'est-à-dire ce qu'il est hors le mystère du don justement. Cet état de grâce qui nous fait si souvent défaut permet à l'écrivain, touché par l'aile plumitive du petit dieu,
de ciseler ce qui peut être contenu à la fois dans un écrin de sens et un écrit luminescent. Et de nous passer le mot comme un clin d'oeil de connivence, témoin de joie et de surprise dans une
austérité d'enterrements quotidiens d'histoires où de nombreux créateurs se muent en croque-morts.
Eh oui, n'en déplaise aux futurs maîtres d'un monde sans saveur et sans grains de folie, l'art est fait à la fois
pour donner la jouissance du jus sucré et la perception aiguë du fruit naissant. Ce qu'écrit Hélène Cixous : “ Le monde commençait ainsi, par trois tranches de
pain de pensée. [… ] Le monde commençait à sa bouche ” me semble particulièrement adapté au plaisir de goûter la langue que l'on trouve dans l'écriture des nouvelles car ce type
d'écriture nous fait entrer dans son sens, dans son sein, à petits pas. A petites bouchées. On s'y introduit d'abord… et tout lecteur assidu de nouvelles le sait bien… par pure délectation des
mots. Tous les sens et non seulement le goût y sont en éveil du début à la fin du texte qui ne supporte aucune retombée ni aucune approximation.
On n'y affronte ni longueur parfois éreintante du récit, ni descriptions redoutables, ni toutes ces démonstrations
de savoir-faire dont certains auteurs nous gratifient par étourderie, parce que là, impossible, ils n'ont pas le temps. Et c'est dans cette concision qu'éclate l'art du graveur, du miniaturiste,
de l'enlumineur, du parfumeur et du joaillier, ou celui du maître verrier qui, à l'intérieur de ses sulfures, nous semble avoir réuni sans les y emprisonner, dans la petitesse des parois de
verre, l'océan et ses mille bateaux ivres. C'est la délicatesse de chaque phrase désirée, forte et diaphane, profonde et légère dans sa précision et son dépouillement, qui confère au texte court
sa mouvance infinie et nous donne la sensation que le dernier mot est encore le premier.
Cela
je l'ai expérimenté au travers de l'écriture féminine car les femmes écrivains sont particulièrement sensibles au plaisir sensuel qu'écrire offre, c'est pourquoi elles choisissent de préférence
les petites formes qui comme les délicieuses fugues de Mozart ou les Gymnopédies de Sati permettent de se mouvoir dans une allègre volupté d'un récit à l'autre tout en mettant passion et
vigueur à tracer au plus près le fil invisible qui les relie. Car l'on n'entre pas dans un livre de nouvelles par un coup fort frappé au coeur comme on le fait dans un roman. C'est un discret
tambourinage qui paraît au lecteur le rappel d'autre chose, d'un goût lointain à peine goûté, fugace, lui revenant par petites touches. Et d'autant plus fragile et délicieux qu'il ne s'impose pas
comme un parcours tracé d'avance, mais nécessite un mouvement d'accompagnement pour trouver le passage d'une histoire à l'autre.
Ainsi s'ouvre l’une des nouvelles :
“ Tous les soirs, juste après le dîner, je le sortais prendre l'air dans les rues de la ville. En le tenant par le bout de la longue ficelle que j'avais
attachée autour de son cou, j'avais parfois l'impression de traîner un immense ballon d'enfant couleur de sable et de chocolat au lait. ”
(“La Balade”)
Et la force qui va faire passer le message, souvent inconnu de l'auteur lui-même, jouant à se surprendre car l'enjeu n'est-il pas ici que de quelques pages, du
tambourineur au tambouriné, réside dans son mystère même. Et dans son obstination à rejoindre le coeur du chant où nul ne l'attend et d'où pourtant il est parti. D'un côté de cette ficelle se
trouve un homme qui se promène dans Paris et de l'autre son chameau transporté sans doute comme un totem depuis une lointaine Afrique.
De cette animalité débonnaire et tranquille qu'on ignorera jusqu'au dernier paragraphe, l'on se prend à rêver bien
qu'elle ne soit pas moins complexe en certains domaines que celle de son compagnon humain. Le chameau “ souffrait de rhumatismes ”, “ avait des insomnies ” et “ déprimait un peu ” mais également “ il appréciait
beaucoup les films d'aventure et les dessins animés ”. De ce destin de chameau qui finira paisiblement “ enterré, en mars dernier, près du
pommier ”, on peut tirer la leçon qu'il n'y a ni grande ni petite vie, mais qu'il y a tout simplement la Vie avec la façon dont on sait ou non en extraire le meilleur et le plus
tendre et en tourner le pire en dérision.
Et l'artiste, qui est directement relié aux forces
génératrices de vie par sa création, est le premier à expérimenter que celles génératrices de mort ne sont jamais assez éloignées pour que le choix ne soit pas sans cesse à réaffirmer. L'oeuvre
est un choix. Le choix est une oeuvre. Car toute affirmation contient son contraire, toute certitude est incertaine et toute vérité ment, de la même manière que tout signe peut être interprété en
fonction de celui qui le voit, comme apportant bénédiction ou malédiction. Ainsi d'une nouvelle à l'autre voyage-t-on constamment de la vie à la mort, mais en sachant que dans toute véritable
création, contrairement à l'existence humaine, l'on débouche sur de la vie.
Et si, comme nous
allons le voir plus loin, le livre ouvre sur une histoire qui met en scène une mort absurde, plus absurde encore que la mort, il s'achève sur l'étrange monologue d'un bébé âgé de douze heures,
goulu d'avenir.
“ Depuis notre retour de l'hôpital, Grand-mère n'ar
rête pas de faire des crêpes et du café pour les visiteuses. Son odeur s'insinue
partout, jusque entre les seins de maman dont les mamelons me font parfois penser à deux grains bruns et luisants d'Arabica. [… ] A écouter les gens, les miens compris, qui font cercle autour de
ma mère et de mon berceau, c'est comme si je voyais avec mes oreilles devenues de grands yeux sans paupières et sans sourcils. Des yeux perpétuellement ouverts sur la vie qui
m'entoure.”
(“La fugue”)
A suivre...
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