Partager l'article ! La Closerie des Lilas: La Closerie des LilasAux jeunes des cités de banlieue Dehors. D'habitude je la regarde ...
La Closerie des Lilas
Aux jeunes des cités de banlieue
Dehors. D'habitude je la regarde de dehors. Assise sur un banc. C'était un mercredi de décembre à peine avant Noël et un peu après dix-sept heures que vous aviez eu
envie de me revoir à cet endroit-là. Je ne sais pas à quoi il correspondait dans votre histoire mais dans la mienne il avait des résonances particulières qui me faisaient un peu mal parfois et
que j'écartais comme on éloigne un papillon de nuit d'une flamme. Il me faisait un peu mal comme tous les lieux auxquels pour cause de classe sociale on se dit qu'on a pas droit. On se le dit de
mémoire.
Sans doute avais-je tort de voir les choses
ainsi car vous étiez d'une gentillesse et d'une grandeur à désarmer tous mes désarrois.
En fait nous avions rendez-vous à dix-sept heures mais j'avais eu envie soudain d'arriver quelques minutes en retard pour marquer de
mon désintérêt cet endroit que je ne connaissais que de l'extérieur comme beaucoup de bars un peu mondains de Paris avant. Je sais que vous aviez songé à la Closerie car il s'y croisaient des
personnages qui littérairement croyaient compter. Vous pensiez peut-être ne sachant pas ma bizarrerie que je m'y retrouverais dans un milieu familier où je me sentirais bien. Et puis parce que
c'était un joli bar avec piano à l’intérieur duquel on ne pouvait qu'avoir du plaisir à partager une première rencontre véritable. C'était sans doute un endroit dans les entrailles de la Cité
comme une clairière au cœur d'une forêt.
Mais
la Closerie en dehors de toute imagerie dans laquelle je n'entrais pas n'était pour moi avant ce soir-là que l'extrême bout de la rue de l'Ouest. Le port extrême d'un voyage de longue course
inavouablement convoité. Et c'était ainsi même s'il fallait encore descendre la rue de la Gaieté avec ses lupanars tristes au plumage rose qui tombait drôlement sur le haut du Cimetière
Montparnasse. Et je gage que les macchabées devaient y trouver leur compte. Sûr que les deux rectangles rocheux que Brancusi avait fait s'embrasser avec malice auraient suffi à donner à ce
cimetière planté juste à côté d'une rue pornographe un charme fou. En piétinant le long de ces hauts murs je pouvais encore me croire une simple passante venant de quitter un des anciens squatts
de la rue de l'Ouest qui ne débouchait dans le bon sens que sur la mer.
Et dans l'autre sur ces estuaires où les hommes croient capturer les femmes
et la gloire au fond de leurs filets. Des Blacks superbes et fous jouant du sax ou de tout autre chose comme de jeunes dieux logeaient dans les squatts des années quatre-vingt et mon ami qui
était un joueur de guitare n'avait jamais connu son père. Nous nous y approvisionnions le vendredi soir après une semaine d'abrutissage en illusions et en sarabandes vêtues
d'incartades.
C'était ensuite la traversée
de la rue Campagne Première qui s'essoufflait sur les boulevards saupoudrés de cafés rupins où l'on voyait en terrasse à certaines heures de la soirée des vieilles parées de chic et des vieux
arrogants guettant le velours retroussé des trottoirs marquant les trois coups de l'entrée en scène.
De ce côté-là ou de l'autre des boulevards nous n'allions pas. Car nous n'étions que des enfants de la banlieue vers de gris qui ne
connaissions rien aux usages du Tout-Paris. Nous n'étions que des enfants aux semelles macadam. Le Tout-Paris nous aurait fait rire aux éclats si nous l'avions percuté sans le vouloir. Et puis
nous l'aurions oublié aussitôt. Pour de la bière à bon marché et du blues déjà décadent. Oui. Nous étions les enfants d'un blues très dépassé. Mais ce que nous aimions ne s'usait pas.
Le nom de la
Closerie m'était aussi familier que celui du poème en prose des pianos alanguis et des chats aux yeux verts de Baudelaire. Naïvement je croyais à une guinguette assise au milieu d'un jardin en
broussailles où débouchait cette rue de Campagne et d'où on repartait avec des bouquets d'odeurs violets et grenats car j'imaginais tous ces gens de la littérature ressemblant au père Renoir ou à
Brancusi justement.
Je sais que vous n'auriez
pas pu soupçonner une telle innocence de ma part mais j'avais l'excuse de la jeunesse et de la vie. La vie des enfants de banlieue qui rêve de détaler et de se repaître dans de grands champs de
soucis oranges insouciants.
Les
enfants de banlieue qui ignorent tout de ces lieux où on vit d'écriture et de prodigieuses mises en scène et où les clowns sont forcément vieux
tristes et un peu mal à l'aise sous leur houppelande volée à des animaux qui ont une parure sauvage et ne se méfient pas.
Bien sûr ils ont été jadis des gamins effr
ontés les clowns et sans doute qu'ils
auraient couru comme nous dans les terrains vagues et palabré des heures au pied des escaliers tagués d'animaux d'Afrique et de savanes écarlates inconnues s'ils avaient eu l'occasion de naître à
l'intérieur de ces zones barbouillées d'un halo brumeux rouge sang qui nous protégeront jusqu'à la mort d'être des automates fiévreux avec la clé qu'on remonte dans le
dos.
Les enfants de
la banlieue vers de gris ont leurs godasses drôlement grignotées par les cailloux aigus qu'on frotte et qui étincellent et par les éclats de verre de couleur que les fabriques de vitraux des
cathédrales leur ont laissé et qui sont plus étincelants que des billes au cœur jaune citron.
La Closerie était peut-être un de ces bateaux
à roue remontant le Mississipi échoué dans ce coin sombre des boulevards à l'intérieur desquels se donnaient des fêtes qui effaçaient la misère du Sud. Vous ne pouviez soupçonner que si j'avais
vécu et vous aussi autre part nous aurions appartenu moi à ce Sud flamboyant de pauvreté et vous à un Nord de soie rouge.
Vous ne pouviez soupçonner que je m'étais débrouillée jusqu'ici pour ne rien
connaître de la ville fourrure encanaillée dans son fourreau lamé argent d'où sortaient deux petits pieds minuscules chaussés de fins talons cramoisis très hauts avec lacets de cuir aux chevilles
ni de ses écrivains.
La Closerie
n'était pour moi après qu'on ait rasé les squatts de la rue de l'Ouest et que j'aie mis les voiles pour une campagne qui imitait un peu
celle de Colette mais avec beaucoup moins de talent et de distinction que deux mots que j'aimais entendre à la radio très tard dans la nui
t. Et surtout celui de lilas.
Si je revenais parfois dans la Cité où les écrivains n'écrivent plus sur des
cahiers quadrillés en franchissant la barrière de l'Ouest et ses vents armés de genêts pour me ficher en plein cœur de ces quartiers qui vous laissent le choix c'était toujours de dehors que je
la regardais. Il y avait non loin de ces lieux où pianotait le désir refusé un banc sur lequel ne s'asseyait aucun couple d'amants au foulard de soie. J'étais la seule à en avoir jouissance et
l'errance m'y clouait comme à l'intérieur d'une barque de bois verte et rouge sur une petite rivière dont le courant ne se souciait pas de mon existence passagère.
A suivre...
Commentaires