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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /Sep /2008 23:30

Nina Bouraoui c'est quelqu'un dont j'ai découvert les premiers bouquins il y a dix ans alors que je commençais juste à écrire mes petites chroniques littéraires... C'est un ami écrivain algérien qui était fasciné par ce style violent et pur qui me l'a fait découvrir. Je me suis sentie proche de son écriture arrachée jusqu'à ce livre Garçon manqué sur lequel je me suis enfin décidée à écrire quelques lignes...
Il y a eu un autre fil entre nous :
une jeune étudiante de la Fac de Cergy en littérature comparée Solenn Lefort a passé sa maîtrise de lettres modernes sur nos deux bouquins...
Aujourd'hui et depuis quelques années je ne pourrais plus écrire sur ses livres... c'est devenu autre chose...  

                               
                               Garçon manqué
                                          Nina Bouraoui
                                                      Ed. Stock, 2000

Corps à corps

             Pourquoi ai-je voulu entrer dans ce livre? Qu'est-ce qui m'a donc poussé à pousser cette porte‑là ? Son titre? Garçon manqué. Avec un titre pareil il semble qu'on pouvait s'attendre au pire. Ne nous a-t-on pas suffisamment initiées à ce “ manque ” comme figure du féminin? Il me semblait qu'il y avait vingt ans au moins que cette histoire pour moi était réglée. Si je puis dire.
            Ces deux mots accolés sont plus inquiétants dans leur familiarité qu'une porte du livre fermée. Avec une vague histoire de clef jetée pardessus bord. C'est le genre de titre qui peut signifier qu'il n'y a pas de porte. Titre grille, titre clôture, auquel aucun petit mot malin tenant lieu de passe partout n'aura rien pu. Entrer dans un livre c'est tout un voyage. Un voyage amoureux. En parler ensuite et en écrire, c'est une invitation au voyage.
              Je ne me vois pas écrire sur un livre haï ou méprisé. Avec Garçon Manqué, il va falloir “ se retourner le couteau dans la plaie ”, je le pressens. 
            “ Pour toi j'ai les mains d'un homme, fortes et serrées en coup-de-poing. ” Lorsqu’on connaît un peu le style de Nina Bouraoui depuis Poing mort, on à l'habitude d'entendre claquer à chaque phrase un poing final. On a pris son parti des poings et son parti de la mort. Chaque livre est un combat qui met les points sur les I avec des coups de hache.
          On y est écrasé par la terrible attirance de la mort et ce que cela éveille en nous. On se trifouille la plaie. On se la masochise. “ Je deviendrai un homme pour venger mon corps fragile. ” Tout est annoncé en une seule phrase. Afin de ne pas avoir envie de quitter les lieux, je tente de prendre cela avec dérision. De me dire que c'est une idée comme une autre. Qui de nous, filles, ne l'a pas expérimentée quelques secondes au moins ?
          Mais comme la narratrice, qui est l'auteure puisque c'est “ je ” qui raconte avec la complicité de “ Nina ”, est pour la part du père, algérienne, on se doute que la violence faite au corps ne s'arrête pas là. C'est au contraire là qu'elle commence. “ L'Algérie est un homme. L'Algérie est une forêt d'hommes. ”
          Me retourner sur cette douleur n'est pas dans mes habi tudes. N'entendre parler que de l'Algérie virile et violente et de la féminité mortifiée, ne voir, écrire, illustrer qu'à partir du corps faisant sang de tout bois est un spectacle auquel je préfère depuis longtemps la lecture délicieusement masochiste et solitaire de Caligula. C'est à Camus que revient le rôle de me faire du mal à l'Algérie et à la douceur que je voudrais insigne de la femme en moi. “ La violence ne me quitte plus. Elle m'habite. Elle vient de moi ”
          Je sais que j'aurais pu écrire cela aussi. C'est peut-être la raison qui m'a fait entrer avec colère dans ce livre. En me jurant que c'était la dernière fois que je me laissais prendre au piège. “ Je suis l'une contre l'autre. ” Mais revenons à notre voyage amoureux. De Rennes à Alger puis à Rennes, double trajectoire de l'enfance, il y a des étapes, de l'avion et du train, du ciel et de la terre, des attentes, des confusions et des revirements. Je suis donc à la place du voyageur français qui monte dans le train en cours de trajet. Et qui a mis des siècles à aimer la vie et la beauté du monde parce que ça n'est pas facile quand on a eu comme beaucoup d'entre nous une enfance avec jamais assez d'amour.
         “ Cette vie, un jour, de toutes mes forces j'y entrerai. Et ils sauront qui je suis vraiment. Nina est une fille drôle et rigolote. ” Je suis à la place du voyageur qui secoue la portière pour prendre le train de l'histoire en ouvrant le livre au hasard, page… 100 “ Il n'en saura rien, lui, des femmes égorgées, des enfants brûlés, des ventres ouverts, des yeux crevés. Non, il n'en saura rien. Comme il ne sait rien de moi. ”
           A quoi bon lire jusqu'au bout l'histoire de Nina et de Amine, le double masculin qui est impuissant à accueillir le voyageur français du livre, puisque “ Tu ne seras rien, Amine. Ton corps dans les rues de Paris. Ta voix mourante. (…) Ton corps sans lumière. Ton renoncement. Tu seras un homme triste. (…) Un Algérien qui se noie. ” Y a-t-il une place assise dans le livre ? Un strapontin ? A toute vitesse ?
          Entre deux gares une chance de faire un bout de chemin dans “ Ce feu. Ce pigment. Ce feu de la terre. Cette terre sanguine. ” Ce soleil qui éblouit sur le couteau arabe de L'Etranger, ce soleil qui “ brûle la peau blanche de la femme française. ” Ce qu'ignore le voyageur “ étranger ” et que je dois lui signaler afin qu'il prenne comme moi son mal en patience, c'est qu'il devra changer de train, de chambre d'hôtel, de ville et de paysage, et traquer la page 191 pour tomber sur la petite phrase clef tant attendue : “ Je suis devenue heureuse à Rome. ”
          Avant, on est en marche vers la guerre. La guerre contre soi. “ Prendre la violence malgré moi et devenir violente. ” Chaque mot est installé sur son siège. Chaque mot assiège le voyageur impatient de son mystère. Chaque mot est luisant comme la lame du couteau. Chaque mot est son soleil replié.
          L'Algérie est-elle seulement un soleil sanglant ? Un soleil multiplié par le regard des hommes qui donne ou retire l'existence? “ Le soleil brûle Zeralda. Le soleil brûle la mer. Le soleil brûle mon corps trop brun. Le soleil brûle la peau blanche de la femme française ”. Nina n'a jamais connu la douceur enveloppante et crémeuse des femmes algériennes dont parle Hélène Cixous quand elle se souvient de Aïcha, “ Le nom velouté de la fuyance ”.

          Non, Nina
n'existe que dans la confrontation avec sa peur. “ Je n'ai pas peur des hommes de Zeralda. (…) Ils sont violents. Ils sont en vie. ” “ Ma force n'est pas dans mon corps fragile. ” Mais dans quoi serait-elle donc ? Le voyageur étranger à cette enfance où “ La rue est un rêve (…) Cette vie est sauvage ”, se perd dans ce qui lui apparaît comme une double cruauté.
          L'auteure est une femme-un homme, l'Algérie-la France, la vie-la mort. Elle est tout et un tout prêt à lui exploser entre les mains. “ Non je ne suis pas française. Je deviens algérien. ” A quoi bon vouloir prendre le train d'assaut puisque la présence y est totale et close ? Il lui semble parfois que le livre est une évidence dure qui enserre comme un garrot sur la gorge.
          Pourtant s'il insiste un peu à fouiller sa mémoire, le voyageur n'a pas de mal à imaginer le désir d'identification au père, et pas seulement parce que ce père-là est algérien. Mais parce que dans certaines sociétés plus particulièrement bien que ce soit vrai ici aussi le père représente le pouvoir, une idée de la puissance et de la force physique, une image de la liberté. “ Il transmet la force. Il forge mon corps. ”
          Et, parce qu'il y a un sous-entendu de peuple colonisé, l'identification à la grandeur virile va encore plus loin. Jusqu'au vainqueur suprême, au peuple dominateur qui n'a jamais été vraiment vaincu. “ Oui, je veux encore les chaussures de mon père. Celles qui traversent l'Amérique. Celles qui nous séparent toujours. Celles de Redford, Mc. Queen et de Hoffman. (…) Les chaussures de l'absence.“










A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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