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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 11:39

                           Petites chroniques
                       Ma chienne de banlieue…

Jeudi, 11 septembre 2008    Aujourd’hui ils ont massacré les arbres…

      Ouaouf ! ouaouf !… je voulais vous dire… comme vous savez écrire c’est rien c’est aboyer qu’il faut… alors cet été je n’ai fait qu’aboyer…
      Je voulais vous dire… vous dire qu’il y a eu l’été lourd épais sur l’épaule comme un sac de mauvais grains… il y a eu ce mois d’août terrible moi qui aime la chaleur et les glaïeuls… rouges les glaïeuls…
      Vous dire qu’il y a eu ce mois d’août et la mort qui rôdait et je ne le savais pas… mais la mort des poètes princes des hérissons qu’est-ce que ça fait ?
      Vous dire… Mahmoud est mort ça vous le savez et en ce début de septembre ça fait un an pour Ali… y’a rien que j’aime moins que les commémorations et voilà que je commémore les morts c’est un signe que les temps sont ceux des cordes de pendus et des gibets où se balancent nos pantins d’enfance… Pas de merguez partie cet été à côté de la boucherie musulmane les jeunes sont restés terrés chez eux ou bien ils ont fait des parties d’autre chose et on a pas été conviés au banquet probable…
      Sur la cité le vent n’a pas arrêté de souffler et le feu s’est allumé bien souvent… la nuit citadelle de vagues bleu ultramarin qui s’enroulent autour des blocks et éclatent en gerbes d’avions argentés au-dessus un par minute pas moins… la nuit des étés d’acier sur la cité je ne dors pas avant que ça soit Ramadan je ne dors pas…
      L’ami Louis au museau de jeune fennec du désert est un des habitants audacieux de cette tanière d’orages depuis dix piges et son quatrième étage avec sa bulle plexiglas au-dessus de l’escalier qui donne sur un toit terrasse où on ne va pas c’est bouclé creuse sa galerie au milieu du terreau d’étoiles… Louis dort bordé par les draps de sable qui le séparent des bruits en bas l’été la nuit dans les rues les parkings les escaliers de la cité personne n’a sommeil et cette année c’est un grand vacarme qui nous remplit les esgourdes…
      Mais Louis ne se réveille en sursaut que lorsqu’un effarant troupeau de hérissons à l’odeur de gas-oil entre par la fenêtre en glissant tellement léger qu’on entend rien sauf qu’ils grignotent au pied du lit un paquet de gaufrettes café tombées par terre déjà très entamé c’est la ruée la baston et leurs piquants luisants dans le clignement au phosphore des réverbères on ne le voit pas non plus vu qu’on est obsédés par l’odeur gluante du gas-oil… moites de sommeil on se croit sur un quai à l’embarquement des navires et on se frotte les yeux et le nez façon des loupiots qui émergent du black-out…
      C’est drôle… y a pas eu un été comme celui-là depuis quatre années que je zone du côté de notre cité… jamais je n’l’ai sentie aussi tendue l’atmosphère avec des nerfs prêts à appuyer sur la gâchette de la chasse aux lapins des villes et les gens qui ne la ramènent pas qui regardent en dessous et qui attendent…
      Quand on vit depuis longtemps dans la zone c’est des trucs qu’on sent cette sorte de câble invisible qui nous retient et s’il se rompt c’est toute la violence des milliers d’heures de semaines de mois d’années d’imposture avalée engloutie avec silence par-dessus depuis qu’on a été parqués dans les réserves pour “ personnes sauvages ” ces ghettos attribués aux “ Indiens” déjà comme ça qu’on nous appelait quand on vivait dans nos villages autogérés des sixties… qui va couler sur la ville son fleuve de boue rouge sang et qui va digérer ce qu’y aura sur son passage…
      Ouais… je voudrais vous dire… vous prévenir… que vous soyez au parfum avant que l’incendie le massif le grandiose artifice aux farandoles d’épis de fer bleu turquoise s’en prenne à tout ce qui dans les faubourgs peut cramer… Ouaouf ! ouaouf !… c’est une chienne de banlieue qui a pas pour habitude de hurler avec les loups qui vous l’assure… C’est un moment qu’on peut encore faire marche arrière… redonner un sens à la vie des gens le goût de l’avenir à ceux qui sont là depuis que leurs vieux ont débarqué du bateau à Marseille et qui ne voient pour les p’tits que la zermi ou la haine pure et coupante comme le rasoir sur la gorge…

      Ouaouf ! ouaouf !
      C’était une nuit d’août turbulente… une nuit de pleine lune d’août et y avait eu comme d’habitude en face du bistrot turc qui s’est ouvert des gars qui buvaient le thé causaient haut jouaient aux cartes sur des tables improvisées cartons et un peu plus loin le groupe des Blacks tout pareil avec la zic à fond portières des autos ouvertes… On s’était endormis sans doute malgré l’ambiance stridente des voix qui montaient jusqu’à notre embarcation amarrée là derrière ses fenêtres grandes ouvertes aux voilures qui claquaient ses haubans qui carillonnaient un désir salé écrabouillés par la chaleur la peau couverte de rosée…
      J’n’ai pas souvenir d’avoir sombré et pourtant… c’est l’odeur de gas-oil et le troupeau des hérissons lacté qui m’a fait bondir assise comme Louis tous les deux renfrognés ahuris étonnés… c’était une odeur épaisse grasse qui grattait la gorge une qu’on avait pas coutume de renifler dans la cité la nuit les odeurs ça n’manque pas… Les poubelles le cramé les clopes la bouffe sucrée salée épicée les chats les chiens les rats la pluie et des tas d’autres bien pires encore !
      Louis qui ne s’inquiète jamais pas la peine ici c’est le cirque toute l’année et nous on en fait partie alors… il est quand même allé voir à la fenêtre mais en bas c’était tranquille calme presque… à la porte aussi des fois que ça soit dans l’escalier mais non… Ce qu’ils faisaient encore les frangins ? Ce qu’ils nous préparaient comme surprise amusement nouveau qui les sortirait juste le temps d’un délire d’été de cette marmite où ils mijotaient eux qui avaient été un jour les fils du soleil… Siphonnaient la réserve de la chaudière en vue d’une recette de cocktails molotov inédite ? Ou bien c’était pour mélanger à la bière et se faire une détonation intérieure du tonnerre et cracher des pépites météores incandescents ?…
      Les avions passaient très bas comme pour un bombardement et les murailles de nos blocks tressaillaient toutes les minutes pas moins… il était quatre heures du mat le silence en bas ça nous faisait bizarre pareil que celui de l’océan à Saint-Malo la veille de la marée des hautes eaux qui se fracassaient contre les brise lames dans un vacarme d’armures froissées et d’étincelles mouillées… eh bien la veille l’océan il ressemblait à un immense géant lac vert onyx qu’on l’avais jamais vu de la sorte poussif et immobile… nous là c’était bien comme ça…
      Le troupeau de hérissons il a dû se décider à se tirer en remportant l’odeur avec lui vu que d’un coup elle a disparu presque et qu’on s’est rendormis blottis l’un contre l’autre au milieu des draps salés de lune jusqu’à ce qu’une explosion tout près sur le parking un boum ! très honnête de puissance nous sorte brutal de nos rêves déjà prêts à appareiller pour Aden au moins…
      Que je vous décrive ce que c’est comme genre de boum ! à vous qui ne vivez pas dans une cité de banlieue et qui avez pas l’habitude de tous les bruits des géantes forteresses acier béton et plastique mélangé… vous qui dormez des nuits entières dans le silence ouateux d’une presque mort et qui ignorez tout du plaisir piquant des troupeaux de hérissons… Ce boum-là c’est pas comme un pétard de 14 juillet même pas un gros ou les pétarades des fêtes foraines et des feux d’artifices… non… c’est une sorte de forte explosion de l’intérieur façon d’un volcan qui d’un coup envoie la purée plein ciel de sa lave orangée…
      Ouais c’est ça… on dirait que c’est les intestins de la terre qui lui remontent dans la gorge et broum ! vroum ! ce feu qui couve en dedans qui macère au centre d’un four énorme à céramique quand on ouvre les bouteilles de gaz à donf et qu’on lance le grand feu… le ronflement des brûleurs et la chaleur qui se dilate vermeille et bleuâtre sur les bords… et soudain ça devient rouge cerise vous savez ? Bon… vous allez dire que j’exagère… y’a rien à voir entre une bagnole qui crame et une cuisson de poteries… alors c’est que vous avez jamais entendu un pot pas assez sec ou qui a un défaut “ une bulle d’air ” ça s’appelle qui pète en plein milieu de la fournaise et qui entraîne avec lui c’qui a autour… broum ! vroum ! badaboum !…
      Dans notre caverne des Cévennes y a… trente piges de ça quand on faisait la cuisson de nos céramiques on attendait en bouquinant somnolait à moitié à cause de la chaleur et c’était pas toujours au même moment que ça explosait… boum ! Alors on écoutait on retenait notre souffle si y en avait qu’une ça allait encore mais deux ou trois ça voulait dire une partie de notre travail d’un mois ou deux qui volait en éclats et dans ces temps de notre pauvreté ordinaire c’était un petit drame vous comprenez ?
      Ouaouf ! ouaouf ! Boum et boum !…    
      On a entendu la petite fille black de l’autre côté de la cloison aussi fine que c’est possible se mettre à pleurer les crépitements légers comme un feu de chaume qui court une autre explosion et le ronflement habituel du camion des pompiers qui manoeuvrait en marche arrière le sifflement de la pompe cri cri cri… et le chuintement de l’eau flaouf flaouf… pendant que l’odeur familière celle-là et rassurante de caoutchouc brûlé qui accompagnait les ordres brefs et les paroles comme un chant nocturne nous renvoyaient sans crainte à nos rêves interrompus…
      Ouais… je voulais vous dire… cette nuit-là c’est celle où Mahmoud s’est tiré de ce monde et j’ai rêvé de Beyrouth au mois d’août 1982 sous les bombes de l’aviation israélienne c’est drôle…    

      Je voulais vous dire… Je sais… voilà plus de trois mois que j’n’ai pas écrit un seul mot dans notre Petite Chronique des cités de banlieue… pas écrit un de mes reportages sur le vif une petite histoire comme il nous en arrive tous les jours et qui font la vie de nos cités et qui feront à force partie du témoignage de notre imaginaire collectif.
      Ouaouf ! ouaouf ! vous savez si vous lisez de temps en temps les radotages de l’écrivaine ordinaire et ses récits au clair de lune que je me suis promis d’aboyer parce que le reste ça n’vaut pas la peine… Eh bien même aboyer ces mois qui viennent de s’écouler je n’ai pas pu… c’était trop c’était tout c’était rien…
      Pas qu’il ne se passe pas des choses dans notre cité d’Orgemont à Epinay oh si ! il s’en passe et cet été n’a pas été de toute légèreté et depuis un an c’est tellement hard la vie pour nous tous qu’y aurait à dire… Mais justement comment moi qui ai choisi de ne pas vous faire entrer dans du drame au quotidien ce qui est le rôle de la presse à papier cul… ouais comment je pourrais vous faire rêver avec des choses… des choses qui font mal souvent et qui sont la cause qu’on en oublie un peu de s’enchanter des ciels bleus pas croyables de la banlieue les nuits où l’été nous fait signe avec son grand cheich indigo et ses petites lumières lucioles des réverbères tout au long du chemin de la rue de Marseille où les chauve-souris se chamaillent dans le généreux banquet aux moucherons ?
      Il faudrait que je vous parle de Cyrano le greffier gris rayures d’authentique gouttière le fils de la petite star sauvageonne à la figure d’une de ces bestioles de la brousse jamais apprivoisée qui crèchent chez le vieux bonhomme du rez-de-chaussée vous savez ?… Le vieux la dernière fois que je l’ai vu sortir sur les marches du block avec ses pantoufles des charentaises pur jus extras et qu’il avait du mal à arquer je me suis dit qu’il rajeunissait pas lerche et qu’est-ce qu’il allait devenir Cyrano le gros paresseux qui guignait de l’œil les pigeons flemmards à deux mètres de son nez retroussé en train de taxer les graines de gazon débiles que les mecs des jardins si on ose dire de Plaine Commune avaient semé pour eux tout juste ?
      Ouais Cyrano il était en sursis et la petite féline chasseuse elle et pourfendeuse des rats des poubelles des heures à l’affût et Hop ! d’un coup de mâchoire sec elle les happait disparaissait direction les sous-sols la queue rose et frétillant encore entre ses pattes fines au poil gris doux comme les nuages du soir juste avant que la lune elle se pointe…
      Ouais… je voulais vous dire…
      Ouaouf ! ouaouf ! mais ce matin c’était trop je n’ai pas pu me taire comme je fais depuis trois mois par lâcheté sans doute face au monde qui devient un fracas bouillonnant où les baladins comme moi perdent les notes de leur rengaine et ne dégainent plus que pour eux‑mêmes sur des bouts de papier qu’on laisse traîner aux tables des cafés dans les wagons des trains de banlieue en bas des escaliers n’importe où… ailleurs… là où ils ne seront lus probables que par les chiens…
      Ouais ce matin ils ont entrepris le massacrage des arbres de la cité nos grands maîtres de la forêt notre toison solaire et nacrée d’ocre rouquin et ses bataillons d’oiseaux voyous farfelus effarés chassés de leur repaire une horreur ! Les grands arbres vous les connaissez bien vous qui lisez les p’tites chroniques Ouaouf ! ouaouf ! en pleine orgie de mots qui font la culbute et dansent sur leurs pattes de clebs des rues et des faubourgs et rebondissent Hop ! Hop !
      Les grands arbres de la forêt qui nous protègent de la folie du désert bitume et parkings blues du béton gris tombe des murailles des blocks ils sont tout notre royaume de bouffons maudits aux bonnets carillonnant leurs grelots et leurs plaintes de coton rouge à vif nous qui vivons là merdre alors !… Nos grands arbres en ce début d’automne notre parure d’or liquide et voyageur saupoudrée parmi leurs costumes de pourpre de jaune paille et ocre… nos gardiens farouches et incendieurs d’aubes absurdes qui se lèvent au milieu des containers plastique vert débordants d’ordures lancinantes…
      Voilà ! c’est tout ce qu’ils ont trouvé à faire pour nous rendre la vie ici un peu plus pourrie un peu plus dure encore dans cet endroit qui est notre ghetto et où on a juste assez d’oxygène de rêves pour pas crever tout à fait… cet endroit qu’on n’appelle pas autrement que la zone et où on a encore le bonheur d’imaginer qu’on crèche dans des arbres à notre quatrième au milieu des piafs… cet endroit qui fait malgré tout malgré eux partie d’une ville où Lacépède et Jean-Jacques Rousseau ont fait venir des espèces d’arbres rares et exotiques style du Jardin d’Essai à Alger comme une vaste forêt aux portes de la citadelle…
      Ouais voilà… à 9 plombes du mat à peine ils sont arrivés avec leurs engins de chantier leurs écrabouilleuses broyeuses cracheuses de sciure de feuilles déchiquetées de branches en rondelles… Et ils ont ratiboisé le saule pleureur et sa volage crinière verte juste avant l’automne et ses flammèches jaune lui ont laissé que le tronc… De ce carnage-là qui n’fera pas causer dan s les gazettes la moitié de ce qu’on lit au sujet d’une auto qui brûle dans une cité moi j’ai pas voulu voir la suite parce que ça me mettait trop la haine partout dans mon corps et de la douleur aussi plein !…
      Alors je suis partie je me suis tirée vu que quand on vit au milieu des dingues qui préfèrent des tas de ferrailles puants et pestilents à des arbres y a rien d’autre à faire que de foutre le camp pour rester encore un peu intact… Ce qu’il en reste des platanes des tilleuls des frênes des acacias des sapins… je sais pas je saurai demain sera bien temps… Mais ce que je voulais vous dire c’est que si un jour je ne retourne pas dans notre chienne de cité c’est qu’ils auront fini leur sale boulot et qu’ils auront massacré dévasté tué définitif tous les arbres…
      Ouais voilà… c’est ce que je voulais vous dire… en gros…
      Ouaouf ! ouaouf !



A suivre...   
 

Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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