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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 9 septembre 2008 2 09 /09 /Sep /2008 23:28

La petite ouistiti ou la vengeance des singes suite...

      L’œil comme on l’appelait était tout à fait du style de cette bonne sœur qui me regardait bourrée d’indifférence pareille qu’un bâton de dynamite de sa poudre devant mon désespoir de môme pas encore rôdée à la perversité de routine des adultes…

Devant l’œil inquisiteur du Cyclope femelle j’ai sorti de ma musette un paquet de feuillets où j’avais recopié pendant les heures d’étude pour la dixième fois pas moins à force j’arrivais à écrire très vite ce qui est bien utile l’évangile de St Mathieu c’était toujours celui‑là que je me tapais quand j’étais collée je pourrais en dire des bouts par cœur encore aujourd’hui l’aliénation que c’était… parce que j’occupais les cours de religion à dessiner des serpents des rats des chauve-souris des crapauds un bestiaire provocateur en somme…

Une forme de résistance passive que j’avais mise au point après la lecture interdite de Vipère au poing qui avait provoqué la nuit sous l’oreiller à la lampe de poche mes premières insomnies au milieu du dortoir soumis à l’œil violet de la veilleuse et favorisé l’évolution animale dont je vous causais…

Elle a pris le temps de lire les pages une par une je l’observais traquer méthodique et avisée la faute qui faisait se retrousser ses lèvres étroites comme une coupure au rasoir… entourer d’un trait rouge le mot coupable… fouiller chaque ligne chaque page et finalement me tendre le paquer de feuilles en annonçant d’une voix où perçait le mépris et la satisfaction :

- 3 pages…

Mon regard restait vide absent…

- Oui ma mère…

Elle savait moi aussi…

Y avait des filles qui croyaient lui faire la nique en utilisant du carbone pour avoir plusieurs exemplaires mais rien n’échappait à l’œil de cette Carabosse bossue du cœur et son corps frigide avait un tas de vengeances cruelles à sa disposition qui consistaient d’abord à nous priver des rares moments de liberté qui ponctuaient l’année de leur loupiote rouge qu’on guettait de loin…

Avec moi impossible pour elle d’en rajouter je ne quittais le stalag qu’à Noël Pâques et au début de l’été et c’était plutôt souvent que je restais alors qu’elle se tirait je ne sais où… La p’tite ouistiti guettait derrière mon dos et dès qu’elle était plus là le stalag pensionnat était à nous… J’étais à la garde de trois vieilles bonnes sœurs à moitié branques et aveugles chargées de me cuire mes repas que je prenais de manière surréaliste inimaginablement et royalement seule dans le réfectoire où je trouvais à chaque fois pareil mon assiette et mon verre une portion rabougrie saucisse purée un morceau de pain un broc d’eau et un fruit…

Tout ça était posé sur une des tables la plus proche de la porte et je m’asseyais à un bout du banc face à un crucifix de bois noir qui faisait un trou semblable à un éclat de grenade dans le mur en haut au fond et à qui je tirais la langue de plaisir vu que pour une fois je n’avais pas en plus à réciter le bénédicité… à grogner hypocrite merci pour ce repas patati patata…

Une fois fini mon déjeuner ce qui même en flânant beaucoup me prenait dix minutes maxi mais ça n’avait pas d’importance je portais la vaisselle sale à l’arrière-cuisine au bout d’un défilé de couloirs puisque toutes les portes d’accès à la cuisine ouvertes d’ordinaire étaient fermées à clef… N’aurait plus manqué que je puisse rafler des barres de chocolat noir moisi de la confiture de mirabelles guêpées à mort ou des bouts de sucre mitraillés de chiures de mouches !

Je plongeais le tout dans l’eau grasse et sale qui n’attendait plus que moi je frottais un peu un geste machinal la vaisselle on avait l’habitude… aujourd’hui c’était rien y avait que trois assiettes dans le bac trois couverts trois verres… J’expédiais vite fait lavage rinçage essuyage torchon mouillé rangeage sur la pile dans les bacs plastique dans les casiers à verres… vidage retournage du broc… vidage rinçage des bacs et voilà terminé… fermage de la porte ouf ! Dehors ailleurs au creux animal de la petite forêt mes mains mes pieds nus dans la fraîcheur rassurante des feuilles…

 

En attendant L’œil inspectait fouillait les pages de mon cahier de texte vérifier si j’avais assez de quoi m’occuper pour ce dimanche… l’oisiveté ça me menait à dessiner des serpents des rats des animaux infernaux… elle me répétait :

- Vous finirez par vous lasser… elle ne se doutait pas…

En plus des corvées habituelles le programme se composait d’un thème et d’une version latine une explication de texte Victor Hugo un extrait des Misérables la carte de l’agriculture de la Hollande à dessiner et mes 3 pages de St Mathieu à recopier une fois de plus… ça pouvait aller…

- Et tâchez de vous tenir tranquille si vous ne voulez pas être collée à nouveau samedi prochain… recommandation superflue elle avait déjà préparé de quoi me faire suer toute la matinée du samedi cette sorcière…

- Oui ma mère…

- Vous pouvez descendre au réfectoire… dépêchez-vous tâchez de ne pas arriver après le bénédicité…

- Oui ma mère… merci ma mère…

Y a pas une époque où je me souviens avoir marmonné plus de mots de ce style d’une voix sucrée et poisseuse de ressentiments et en même temps avec tant d’énormes rires en dedans à pouffer sitôt que je n’étais plus dans le rayon inquisiteur du Cyclope…

Tout juste si on ne sortait pas de son bureau en marche arrière… elle était la maîtresse régnante la reine mère du stalag pensionnat et elle avait cent façons de nous terroriser de faire de nous des petites esclaves soumises et sournoises forcées de s’abaisser s’aplatir mentir face à son pouvoir de nuire qu’on croyait immense et qui en réalité existait pas mais nous on en savait rien…

J’avais rejoint le couloir sombre à cause du plancher noirci des hauts murs peints couleur chiasse de rats malgré deux fenêtres avec grilles qui prenaient tout l’étage à chaque extrémité où à cette un samedi y aurait dû y avoir personne… Les filles et les bonnes-sœurs se préparaient à manger et à sortir le plus vite c’était le mieux le week-end était déjà bien entamé et tout ce qui pouvait quitter le navire foutait le camp dare dare…

Je me décidais à foncer me remplir l’estomac vu que le jour de sortie c’était patates sautées à volonté pour la raison que nos vieux radinaient s’ils avaient vu et reniflé ce qu’on se tapait comme menu à leur santé ils auraient un peu tiqué probable… quand je suis tombée pile et j’ai dû freiner d’urgence pour ne pas rentrer en plein dedans le groupe des trois péqueneaux  qui radinait en sens inverse…

Tiens je les avais complètement oubliés ceux-là concentrée que j’étais sur le rôle à exécuter sans fautes pendant que la malfaisante me tenait en joue et dans l’obscurité du couloir impossible de mater leurs figures… ce que ça m’a eu l’air c’est que c’était des paysans du coin comme on en croisait à chacune des marches obligées promenades de santé qui duraient des heures… D’autant plus qu’il gelait dans nos godasses les samedis et dimanches de petite sortie avec les pionnes qui nous talonnaient et les villageois qui nous surveillaient soulevant sur notre passage les rideaux jaunes pisseux de leurs existences quasi-animales…

Sauf que ces trois-là m’avaient l’air de ces sortes de conspirateurs comme y en a des quantités partout où des gens en contraignent d’autres à vivre sous leur domination… Le stalag pensionnat c’est un endroit qui favorise les comportements dégueulasses et ces trois-là qui arrivaient style les rois mages ne venaient pas les mains vides refiler à la vieille carabosse des cadeaux que j’avais pas de mal à imaginer…

J’ai pas mis longtemps à décider le sacrifice des patates sautées ce qui était abominable alors que nos ventres miaulaient après la nourriture d’un bout à l’autre de l’année qu’on se serait livrées un combat à mort pour un bout de baguette du goûter et une demi barre de chocolat noir momifiée poussière et j’ai fait demi-tour retourné sur mes pas godasses à la main pas que cette cochonnerie de parquet ciré me dénonce… Mais la curiosité de l’âme des gens était plus forte déjà… ouais la p’tite ouistiti avait d’autres idées en tête qu’un vulgaire plat de patates… on allait bien rigoler… 
 A suivre...             

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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