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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 8 septembre 2008 1 08 /09 /2008 23:18

      Djamel Farès Les créateurs de chez moi fin

1980.
Après le travail particulièrement dense sur l'Algérie en train de se construire c'est le début du voyage dans la Cité qui renvoie à la marge au désir déjà évoqué de sortir du cadre rigide mis en place dans l'inconscient. Les enfants de la Cité sont eux aussi dans la marge puisqu'il appartiennent à l'immigration ou bien se trouvent sous contrôle judiciaire ou encore pour d'autres qu'ils ont partie liée à l'univers clos de l'autisme et sont proches de la folie.
“ Je ne veux pas qu'on m'enferme. ”
1980. L'image devient récit dans les intervalles que la Cité a laissés ouverts. La Cité a plus que tout autre lieu besoin qu'on lui démonte son apparence et qu'on aille gratter du bout de l'ongle ses palimpsestes de plâtre écaillé pour toucher le corps en transe et en égratignures de ses habitants troglodytes. Gratter et reconstituer.
“ Ce sont eux qui m'ont montré toutes ces choses auxquelles on ne prend pas garde mais que l'autre renvoie. ”

D. F.
: Au début de ces années 80, j'ai lancé un projet un peu fou qui consistait à travailler une année entière dans un quartier avec des jeunes issus de l'immigration. J'ai été soutenu par le conservateur du Musée des Enfants, Catherine Hubert. On a formé une équipe qui a évolué essentiellement dans la ville de Créteil. Le travail consistait à se raconter à travers la parole, l'écrit, l'image, l'architecture… A la fin de cette année nous nous sommes installés pendant un mois et demi au musée pour monter l'exposition qui était une véritable architecture.
Elle a été inscrite dans le cadre du 2ème mois de la photo, et elle a duré presque quatre mois ce qui lui a permis de vivre jusqu'à aujourd'hui. C'est une trace. C'est là que j'ai commencé à entrer chez les gens avec mon appareil photo.
Les gens savaient que j'étais photographe, que je venais chez eux faire des photos que je montrerais ensuite. Mais ce travail-là se faisait toujours en commun. Ils me racontaient l'histoire des objets qui occupaient leur univers et que je photographiais. Ces objets et cet espace prenaient du sens pour moi. On n'était plus seulement dans l'esthétique mais aussi dans le récit. Cela a orienté petit à petit mon travail.

      Après cette tentative de “ retour chez soi ” en 1992, un autre regard devient possible et peut-être nécessaire sur celles qui cherchent à se créer un chez soi dans l'ailleurs.

1999.
En vingt ans l'immigration est devenue notre histoire commune. Nous sommes tous les émigrés d'un espace d'enfance perdu irrémédiablement car les repères qui étaient les nôtres ont basculé à toute vitesse dans un passé où notre corps demeure cloué aux portes closes. Comment retrouver ces clefs sans lesquelles… Au Théâtre Gérard Philippe à Saint Denis l'exposition Un Désir de (chez) soi projette cet espace tellement désiré que des jeunes mères n'osent pas toujours nommer “ chez moi ”. Parce que leur corps n'est chez lui bien souvent que dans l'étroite fissure qui zigzague du vide sans regard au trop plein d'un foyer gavé de valises prêtes et de meubles abstraits qui seront longtemps ceux des autres.

“ … Ma galère, c'était un trou noir, éclairé parfois par des rencontres chaleureuses… Je veux pour toi une enfance, une vraie enfance, avec un toit, des rires et de l'espoir… ”
Karima

“ … Aujourd'hui, je suis chez moi. Quand je rentre, j'ai mes clés dans ma poche… 
Fadma

“ … Te souviens-tu de Bamako-Coura, de la maison avec sa grande cour ? J'en parle souvent avec mes filles… ”
Maïmouna 





Maïmouna
Photo Djamel Farès
Un désir de (chez) soi Association Image et Récit, 1999







D. F.
: Les jeunes femmes qui ont choisi de se laisser voir au cours de ce passage qui, avec les autres, leur permet de “ réparer quelque chose, quelque part dans mon enfance, dans mon histoire ”, m'ont fait confiance. Il y a une sorte de rapport qui s'est installé un peu comme si j'étais leur père.

1980.
Autre coup de pinceau du phare sur un retour au théâtre par cette singulière “ image de soi ” que les adolescents n'hésitent pas à mettre en scène et à bombarder comme un pantin de carnaval.

D. F.
: Dans ma tête il n'y a pas d'idée de mise en scène. Cela m'arrive rarement de dire à quelqu'un : “ Mettez-vous là. ” C'est moi qui me déplace et qui tourne autour. Cela me pose des problèmes sur le plan de la luminosité, mais j'ai fini par comprendre que si les gens se mettaient comme ça, c'est parce qu'ils avaient quelque chose à dire comme ça et pas autrement. Il fallait que je sois suffisamment à l'écoute pour pouvoir en montrer l'essentiel.
C'est ainsi que je me suis mis aussi en position d'être vu par les gens que je photographiais.
“ Vous êtes aussi voyeurs que moi. ”
D. F. : En 1980 j'ai travaillé avec des adolescents sous contrôle judiciaire, par le biais d'une association qui s'appelle “ Le Théâtre du Fil ”. Elle a débuté dans les années 60 et Alain Viguier était un des responsables. J'y ai appris à confronter ma pratique à leur expérience, et à réfléchir sur mon propre travail. Comment faire de la photographie avec ces jeunes dont ce n'était pas du tout la préoccupation, et pourquoi ?

Aïssatou
Photo Djamel Farès
Association Image et Récit, 1999




On s'est demandés ce que signifiait quelque chose d'aussi élémentaire que “ l'image de soi ”. Le portrait, l'autoportrait, comment je vois ce qui est en face de moi, qu'est-ce qui m'empêche de voir ce que je voudrais montrer, pourquoi je coupe la tête des gens… Je les ai accompagnés durant une dizaine d'années. J'organisais des ateliers et je photographiais en même temps la préparation des spectacles, la vie quotidienne dans ces lieux qui, de fermés, se sont ouverts.
Nous avons réalisé un certain nombre de documents où la parole et l'écrit sont venus s'associer de façon très imbriquée dans mes images. J'ai compris la nécessité pour moi de passer par cette parole, d'en garder une trace écrite. A un moment j'ai même travaillé sur des polyptyques photographiques. On se déplace lorsqu'on effectue la prise de vue pour pouvoir construire un récit.

1999.
Passer du regard sur les autres sur le décor-paysage sur la légèreté des gestes qu'on happe au moment où ils communiquent leur présence qu'on n'aimerait pas oublier au regard des autres sur soi et à ce qui se dit dans ce croisement bref comme un claquement de doigts.

D. F.
: Ce qui n'est pas montré peut être le sujet ou introduire le vrai sujet. Pour cette jeune femme qui s'appelle Elisabeth, ce qui se passait c'est qu'à chaque fois que je devais la photographier c'était impossible. “ Parce qu'elle n'était pas prête ”. Comment rendre cette réalité d'elle d'une manière qu'elle puisse accepter ?
Sur la photo elle se trouve donc en premier plan assez floue, avec derrière elle sa petite fille dont elle parle beaucoup. C'est là que je m'aperçois que la photographie est à la fois quelque chose de très élaboré, et que cela ne peut, en même temps, se passer qu'en une fraction de seconde. Sinon on passe à côté.


Elisabeth
Photo Djamel Farès Association Image et Récit, 1999














Mon enfant qui va naître,
c'est à toi que je veux dire toutes ces choses
qui bouillonnent en moi et que j'ai souvent envie de crier.
Je suis heureuse de te sentir dans mon ventre, heureuse d'avoir décidé de te mettre au monde envers et
contre l'avis de tous. Je t'aime déjà de toutes mes forces comme j'aime ton père.
Je suis impatiente de te voir, de te connaître. [… ]
Je voudrais revoir ton oncle, mon frère jumeau qui, lui, cherche ses racines dans la religion: il est devenu
musulman, comme s'il voulait se rapprocher d'Oran, là où notre mère est née.
Il s'est éloigné de moi. Mais il faudra bien qu'il revienne me parler, qu'il accepte la vie que j'ai décidé de
mener.
Je sais qu'il cherche à savoir ce que nous devenons : il demande des nouvelles à mes soeurs aînées.
Je voudrais partager avec lui ce que je ressens,
le bonheur d'avoir à te mettre au monde.
Elisabeth, Un Désir de (chez) soi

D. F.
: Le métier que l'on fait nous oblige à être reconnus et vus par les autres ce qui n'est pas une situation simple, et aussi à accepter que l'image qu'on leur renvoie soit un reflet de nous-mêmes à travers eux. Ce qu'on leur offre est parfois un coup de poing, et ils ne sont pas forcément le centre de l'image. C'est ce qui leur suggère, s'il le peuvent, de décaler un peu leur façon d'interpréter la vie, de la voir. Cela, c'est le propre de tout acte créateur.
Avant de risquer de perdre la vue voilà ce qu'elle a dû penser djida : si tu ne me vois pas je n'existe pas. Mais chaque regard renforce la solitude de la sienne propre. La clef de ses yeux est accrochée au mur. Mille fois le monde qui entre et qui sort de ce paysage qu'elle a composé pour nous.

“ Tu as compris, mon fils ?… Oui, je ‘ vois ’ que tu as compris… Surtout, n'oublie pas… Mais ne gaspille pas cet héritage sacré. ” Depuis ce temps-là, je sais que je peux, d'un mot d'un seul, faire s'envoler n'importe quelle jument, ou bien accrocher les planches de mes secrets aux étoiles du ciel et je sais aussi que je peux faire jaillir toutes les sources de la terre. Mais je n'ai jamais encore essayé. J'attends le jour, le moment, le signe, de cette insigne hérédité cachée. ”
Tewik Farès, Gida Cahier Parl'Image

 Aïcha
Photo Djamel Farès
Association Image et Récit, 1999
   
      L'oeil errant réinvente sa langue ou plutôt il laisse ses multiples sens se dénuder devant lui, et prononcer d'autres mots. Des mots-marge.
1992. Ne plus pouvoir poser un regard humain sur les gens. Trente ans. Le laser étroit du phare dépouille d'autres présences masquées derrière les mots : “ Il faudra que tu reviennes. ” Accepter cela aussi : un certain désordre du monde n'impressionne pas la pellicule. Noir. Il faudra inventer de la lumière.

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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