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Maille à l'endroit...
maille à l'envers... fin
Ce texte est dédié à mon ami Jean Pélégri écrivain et poète d'Algérie qui nous a quittés il y a bientôt 5 ans... le 24 septembre 2003... Jean merci...
Mozart par Greuze 1763-64
Vlim vloum !…
Ecoutez… écoutez bien…
Mozart se pointe souvent sur le quai aux heures de pointe sans perruque et mal rasé et ça fait drôlement mal au ventre de voir comment l’imposture du
temps mité a arrangé sa musique magique. Des tas de types pauvres cavalent sur les pavés blancs et noirs en faisant croire qu’ils sont Mozart et les jolis grelots du tambourin de Papageno
prennent des allures de chaîne industrielle d’où sortent à la pelle des flûtes métalliques désenchantées.
Vlim vloum !… C’est la balade du métropolitain. C’est à peu près à la troisième station qu’il est entré les cheveux déjà un peu grisonnants et pas très joli de sa personne
trop enrobée à mon gré avec son accordéon qui reposait contre son ventre rond.
Ah non ! j’ai pensé en me disant que cette journée allait s’achever n’importe comment et que je finirais par passer ma colère d’auteure bredouille et
révoltée devant une assiette remplie d’escargots morts et ne pouvant plus baver sur personne…
Il est entré avec lenteur et sans saluer et sans sourire il a commencé à jouer la tête inclinée vers son accordéon et les
doigts glissant légers comme pour des caresses. Nous c’est-à-dire tous les autres autour de lui à part l’accordéon ça n’avait pas l’air de l’intéresser. On aurait dit qu’il venait de reprendre
avec lui une conversation en confidence interrompue un instant auparavant… C’était La petite musique de nuit ma préférée parmi toutes celles qui
m’ont bercée dans mes tendresses amoureuses et j’ai toujours eu l’impression que ses doigts amants la pianotaient légère sur mon corps offert…
Je ne l’avais jamais ressentie se couler ainsi en moi avec la présence
charnelle et si proche de l’être qui la créait à cet instant arrêté là rien que pour moi.
Je savais que c’était lui et pourtant j’avais bien du mal à y croire tant je m’étais fait une autre image de son personnage
à travers toutes celles que j’avais si souvent regardées dans les livres et d’autres que les mises en scène les plus osées avaient inventées pour nous faire rêver. Il a joué ainsi la tête
inclinée vers son accordéon les yeux sans doute fermés sur un monde qui n’avait déjà plus rien à voir avec celui où nous nous étions perdus depuis longtemps durant les trois quarts du trajet puis
soudain il s’est arrêté.
Alors j’ai
bondi de mon siège les mains tendues vers lui pensant qu’il allait descendre avant que je n’aie le temps de lui dire… Je ne voulais pas le perdre lui aussi… Ça non
alors !
Il a tourné la tête vers
moi et il a souri comme s’il était venu là tout exprès et qu’il m’attendait afin que nous fassions ensemble le voyage que j’avais imaginé depuis que j’avais écouté pour la première fois
La flûte enchantée quand j’avais vingt ans et que je me croyais poète…
- Vous jouez… vous jouez… j’ai murmuré en sachant que les mots ne
pouvaient rien pour moi dans ce cas précis.
- … divinement… il a ajouté avec ce rire que les clochettes que je connaissais ont accompagné et fait rebondir jusqu’à l’autre bout de la rame et revenir
vers nous comme si nous étions seuls et que personne d’autre que moi n’ait deviné qui il était…
Mozart composant Ernest Meissonnier XIXème siècle
Vlim vloum !…
Jusqu’à ce que la rame du métropolitain s’arrête avec un petit hoquet satisfait à la dernière station Porte de Montreuil j’ai pu chercher quelle était la couleur de ses yeux gris clairs après
qu’il ait replié son accordéon vu qu’il me regardait d’un air tendre et amusé un peu protecteur ce qui était bien normal étant donné toute la vie qu’il avait déjà
parcourue.
Il ne fallait surtout pas
que je le perde lui aussi… et je m’obstinais à fixer le moindre de ses traits dans ma mémoire fraîche. Au moment où les portes se sont ouvertes il m’a pris la main d’un geste frôleur d’oiseau de
nuit très sûr de lui et il m’a dit d’un air malicieux :
- Vous venez… on va rejoindre les autres…
Rejoindre les autres… j’ai pensé pendant qu’il m’entraînait à sa suite d’un pas qui dansait un peu à droite un peu à gauche
comme s’il entendait tout le temps une petite musique qui carillonnait ses clochettes à l’intérieur de sa tête… J’ai pensé aussi qu’il était très alerte malgré sa personne trop grosse à mon gré
car il filait sans hésiter on aurait dit un écureuil par petits bonds le long des couloirs et je ne savais pas où il allait mais lui le savait…
On a traversé des rues souterraines et le macadam black est venu à notre
rencontre dans des virages brûlant sous nos chaussures… On a pris plusieurs fois des bifurcations mystérieuses et descendu des escaliers comme si on s’enfonçait au creux d’un monde de plus en
plus incertain… Et soudain il s’est arrêté devant une porte peinte en bleu turquoise en plein milieu d’un mur blanc… Il a frappé quelques coups sans insister et de l’autre côté quelqu’un a
ouvert …
Vlim
vloum…
De l’autre côté c’était un
espace aussi vaste qu’un hall de gare avec des couleurs de champ printanier et de petites lampes à filament incandescent posées par terre ci et là… Un air chaud et parfumé comme celui d’un matin
d’été est venu à notre rencontre et je distinguais dans la lumière ocre qui flânait au ras du sol les silhouettes de centaines de chats gris de fumée assis en rond tandis qu’un petit singe à la
casquette violette nous regardait avancer.
- Voilà… m’a dit alors Mozart en me lâchant la main doucement… allez-y… ils vous attendent…
Je me suis retournée vers lui d’un mouvement panique en quête de ses yeux
gris mais il m’a rassurée en ajoutant dans un petit rire :
- Ne vous inquiétez pas… je vous suis… ma chère…
Papageno dans La flute enchantée
De l’autre côté du cercle des chats crépitait un feu de cageots qui formait un halo orange à l’intérieur duquel ils étaient tous assis excepté Papageno sous son plumage bleu
turquoise et vert pomme qui agitait comme d’habitude ses clochettes afin qu’on oublie pas que c’était lui le bavard de l’histoire.
Mozart avait raison ils étaient tous là et le premier qui a quitté le
cercle orange pour venir à ma rencontre ça a été Melchior que j’ai reconnu aussitôt bien qu’il ait eu maintenant les mains nues. Nues et noires avec de fines entailles à l’intérieur des
paumes.
Ils étaient tous là… Iris la
femme de ménage de la tour Arc-en-Ciel… le bonhomme au journal en lambeaux… la jeune fille aux yeux bleu faïence explosé avec son sax étincelant… Melchior et ses dread locks dressées comme des
doigts… Mozart… Papageno… les chats gris de fumée installés sur leur queue… le petit singe acheté dans un magasin de ciboires et de pendules… le courant d’air des gares… et
moi…
Ils étaient tous là et ils me
fixaient avec l’air grave de ceux pour qui la vie ne tient qu’au fil d’une histoire.
Ils étaient tous là et soudain j’ai senti une main se poser sur mon épaule et j’ai entendu… oui je vous jure que j’ai
entendu la voix de mon vieil ami écrivain qui me disait d’un ton amusé :
- Allez… maintenant il faut commencer… vous ne pouvez pas les décevoir n’est-ce pas ?…
Alors rien que pour lui je me suis assise au centre du cercle orange et
j’ai ouvert l’histoire en tapant dans mes mains deux fois juste comme ç
a :
Vlim vloum !…
Ecoutez braves gens… écoutez bien… c’est la balade du
métropolitain…
Quand je me suis réveillée très tard le lendemain vers trois heures de l’après-midi j’ai retrouvé partout autour de mon lit une centaine de feuillets noircis et un peu à
l’écart posée sur une page qui semblait avoir échappé à l’aventure la tache rouge d’une écharpe…
Encore bercée par la petite musique du sommeil j’ai pris le feuillet blanc plié en deux et à l’intérieur j’ai vu qu’une
main qui tremblait légèrement avait dessiné la coquille spirale d’un escargot. De l’autre côté il était écrit d’une écriture qui ressemblait à la mienne un seul mot aussi simple et aussi tendre
que la vie : “ Merci ”.
Jean Pélégri et moi à la Maison des Ecrivains en 2001 pour une soirée à partir du livre d'entretiens publié par les Ed. Marsa Jean
Pélégri l'Algérien
Le scribe du caillou
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