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  • : Les cahiers des diables bleus
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /Sep /2008 23:46

La part du pauvre fin

               Ecoute… écoute…

Sarah avait mis six mois à se résoudre à la disparition d’Ange. Six mois pour ne plus la chercher avec la mobylette qui rendait ses boyaux de métal petit à petit à travers chaque rue dont elle lui avait parlé depuis l’heure où elle quittait l’entrepôt dans le ventre de la nuit jusqu’à celle où les voitures surgissant auraient rendu improbable toute retrouvaille.

Benjamin qui surveillait les cartons de papier qui descendaient des camions tortues géantes sur les palettes dans le petit jour incendié rose comme il y en a avait été le premier à entendre le cri qui venait de tout près et qui pourtant semblait momifié dans un corps de cristal. L’accident s’était passé à l’aube. Un des chariots trop chargé en dépit des colères de Benjamin qui jurait d’un bout à l’autre de l’entrepôt qu’on ne gagnait rien à en faire trop s’était renversé sur le type de l’entreprise de nettoyage dont il avait fait un être aussi plat qu’une peau de chat. Et c’était monstrueusement irréversible.

Celui qui avait quelques instants auparavant un corps comme tout le monde était un Black aussi black que Clarisse et ils avaient grandi dans le même paysage où s’étirent des chants papillons sous la troublante vibrance des nuits câlines. Mais heureusement Clarisse le Guadeloupéen bercé par le hurlement hystérique de la broyeuse restait étranger à la violence de cette image arrêtée. Clarisse dont la voix continuait à arriver à travers le silence de l’entrepôt comme un ruissellement de cailloux clairs. Rouge… rouge… noir et rouge…

- Ecoute… disait Khaled l’aveugle à Sarah en lui tenant les deux mains serrées entre ses paumes. Ecoute…

- Ce soir-là il pleuvait tellement fort sur le Boulevard que j’avais mes chaussures pleines d’eau mais je n’voulais pas partir par’c’que j’n’avais pas fait assez de sous… Et puis j’savais bien qu’elle viendrait… C’est comme les fleurs au printemps… moi faut qu’je sente l’odeur pour savoir… Elle était le printemps d’ma nuit…
 

- Aussitôt qu’jai senti ses mains j’ai plus senti la flotte dans mes chaussures…

- Mais ce soir-là elle m’a pas lâché les doigts comme d’habitude quand elle passait vite dans un tourbillon léger… Non… ce soir-là elle m’a tenu longtemps et elle a répété trois fois :

- Viens avec moi boire un verre de thé…

- Viens avec moi…

- Viens…

- Moi je pensais que je n’pouvais pas y aller avec les chaussures comme ça… et puis le reste… Mais elle n’a pas cédé et elle m’a emmené par la main jusqu’à la terrasse où de la chaleur qui devait venir des lampes faisait des ronds de soleil dans le noir…

- J’ai rangé mes chaussures comme j’ai pu après les avoir vidées aussi et j’ai senti toute l’odeur de la menthe qui m’mordait la langue…

- Alors elle a posé une question… Rien qu’une…

- Elle a demandé :

- Je voudrais que tu me dises ton nom… Oui… j’aimerais tant savoir ton nom…

- Alors moi je lui ai répondu : je m’appelle Khaled… et toi ?…

- Elle a répété encore trois fois ;

- Khaled… Khaled… Khaled… tu as de la chance… tu n’as pas honte de ton nom…

- Moi je lui ai rien dit… mais j’ai cherché très fort en dedans de ma nuit à trouer cette ombre de quelque chose qui me fasse souvenir… Pourtant mes yeux sont restés remplis de paillettes bleues comme d’habitude…

- Alors elle a poussé un autre verre qui brûlait son odeur entre mes mains et elle a dit :

- Khaled… maintenant le pauvre je sais comment il s’appelait… Et je pourrai toujours le retrouver pour lui offrir un dernier verre de thé avant l’aube…

- Et puis elle a dit encore avec un ton bizarre : et toi Khaled l’aveugle… est-ce que tu es… et elle a réfléchi… ah oui… est-ce que tu es… solitaire ?…

   - Et elle est partie dans un grand éclat de rire…
                 - Et je ne l’ai pas enten due s’en aller parce que certainement elle n’a pas fait plus de bruit qu’un murmure de papillons à l’intérieur d’un flacon de verre…

                 Assis en tailleur sur les tabourets de cuir bleu à la terrasse du Tanagra où les tables sont des soleils Khaled l’aveugle et Sarah attendaient chaque soir que la nuit vienne éclabousser les trottoirs du boulevard.
                - Ecoute Sarah… a demandé Khaled l’aveugle en lui touchant le bout des doigts. Est-ce que tu voudrais bien me rouler une cigarette ?… Rien qu’une… celle du petit jour quand il fait tellement froid…

- Et pendant que Sarah tassait le tabac à l’odeur de miel dans la feuille de papier à rouler il a cru voir un lézard furtif de lumière dorée se faufiler à l’intérieur de sa main pour y dormir. A l’intérieur de sa main qui ne garde des gens que ce qu’ils donnent en passant. A l’intérieur de sa main ouverte. 

 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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