Partager l'article ! Maille à l'endroit... Maille à l'envers... suite...: Maille à l'endroit maille à l'envers... suite   ...
Maille à l'endroit maille
à l'envers... suite
Vlim vloum !…
Ce qui m’a conduit à relever la tête dans sa direction alors que cela me demandait un effort qui risquait de faire de moi un être aussi inerte
que le chat gris suivant depuis vingt minutes le tango du journal et des mains ce n’est pas son allure de grand volatile déglingué car il portait un pardessus de la même teinte digne et fluide
que le vêtement de brume des chats. Non ce n’est pas ça.
Ce n’est pas non plus son air baroque ni ses mouvements maladroits semblables à ceux d’un automate mal remonté qui hésiterait encore entre
l’homme un peu bancal et la mécanique trop réussie pour dissimuler ses mains au fond de ses immenses poches qui étaient plutôt des fentes allant du bas en haut de son vêtement lui aussi très
démantibulé.
Il est à peu
près autant en lambeau que le journal… j’ai pensé en cherchant son visage dissimulé sous une espèce de cagoule qui semblait de grosse laine noire tricotée mais on ne pouvait pas le
savoir.
Tiens ! je me
suis dit en observant ses deux yeux ronds et jaune vifs qui ne regardaient nulle part comme si nous n’avions pas été tous là réunis dans ce wagon du métropolitain… il pourrait bien faire partie
des personnages de cette histoire qui m’échappe depuis deux ans au moins. Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
Ce ne sont pas non plus ses pieds que je ne parvenais guère à
distinguer emmêlés sous les pans déchirés de son pardessus qui me l’ont fait reconnaître.
Non ça n’est pas ça… C’est le son d’abord diffus et lointain qui sortait de toute sa personne et qui
s’approchait comme une cavalcade venant à notre rencontre de clochettes tintinnabulant avec une joyeuse mélodie dont je me souvenais fort bien tandis que les chats eux qui l’avaient dès son
entrée fortuite dans le wagon repéré ne le quittaient pas des yeux.
- Papageno !… je me suis écriée en bondissant vers lui oubliant toute la prudence silence et réserve de rêve élagués du réel que doit
l’auteure à ses personnages et encore plus lorsqu’ils sortent d’une autre histoire pour venir à notre rencontre bien fatigués.
Etourdie j’ai eu à peine le temps de comprendre mon
erreur et de voir Papageno se précipiter sur la porte vu qu’on venait juste d’arriver à la dernière station de cette ligne finalement maudite et suivi des dix chats gris entourés du halo du
courant d’air des gares disparaître parmi les gens se fondant dans la faïence blanche du couloir ne menant que vers la surface.
Décidément… je me suis dit en constatant que le bonhomme au
journal en lambeau n’était plus à sa place et que du journal ni de lui il ne restait pas même la trace de bave d’un escargot avide d’encre fraîche… décidément tous les personnages de cette
histoire n’en font qu’à leur tête…
Vilm vloum… Et moi où donc vais-je trouver assez de vie pour continuer ?…
Vlim vloum !…
Il était déjà une heure impossible de l’après-midi tandis que je piétinais à travers les couloirs faïencés blancs aux odeurs irrésistibles afin de me
retrouver sur le quai d’en face et de refaire une dernière fois pour aujourd’hui le trajet dans l’autre sens. Une dernière fois parce qu’il y en avait assez puisque je n’avais pas retrouvé
Melchior ni aucun de ceux avec lesquels il m’était arrivé de faire la route au petit jour à peine crissant de verglas gris bleu sur le bitume des trottoirs juste avant de nous engouffrer dans le
ventre femelle de la terre rassurant.
Mais ça n’avait aucune importance vu que Melchior comme tout vrai personnage qui occupe sa place dans l’histoire avait décidé un jour de
plaquer sa motrice du métropolitain et de faire enfin ce dont il avait toujours rêvé lorsqu’il courrait enfant pieds nus sur l’herbe de la savane rouge et craquante sans imaginer qu’il aurait
plus tard l’obligation de demander à Iris la femme de ménage black de la Tour Arc-en-Ciel de lui tricoter des chaussettes de laine bleu turquoise pour éviter de se brûler les pieds sur le verglas
gris bleu des trottoirs.
Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
Vous allez me dire juste avant la fermeture des portes qui nous séparera provisoirement qu’il y a une erreur dans l’histoire. Ce sont toujours
les grands-mères qui ont la tâche urgente de tricoter les chaussettes… de filer la laine sur les quenouilles et de laisser les loups les approcher d’assez près afin de montrer que leur vigueur
leur permet d’être à la fois à l’intérieur du territoire de l’histoire et à la fois au dehors à la raconter.
Mais comme le répétait mon vieil ami l’écrivain dont l’écharpe rouge qu’il m’avait donnée pour ne pas l’oublier
avait sans doute été tricotée par une femme complice quand on est poète on a tous les droits puisqu’on n’a de comptes à rendre qu’à la vie
.
Et si Iris la femme de ménage black de la tour Arc-en-Ciel a
accepté de tricoter des chaussettes de laine bleu turquoise et des moufles aussi d’ailleurs à l’intention des occupants du foyer juste à côté c’est qu’elle a compris qu’il n’y avait plus de
grands-mères assez motivées pour se relayer aux trois huit de l’histoire qui en fait n’en finit pas vraiment de les exploiter.
Une fois filé des centaines de quenouilles et tricoté des
caisses de chaussettes et de moufles en laine bleu turquoise les grands-mères terminent toujours leur parcours obscur dévorées par les loups des pompes funèbres offrant leurs étalages de fleurs
fraîches à l’entrée des crématoriums.
Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
A suivre...
Commentaires