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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Mardi 21 mars 2006 2 21 /03 /Mars /2006 23:54

Gare du Nord… vous connaissez ?

      C’est sans doute ce jour-là que les choses terribles se sont jouées sur Macadam City Blues où de fabuleux incendies ont redonné à nos territoires d’errance et d’infortune le chatoiement singulier de la savane rouge sang sous son pelage d’herbes craquantes avec tout au bout… au loin là-bas… la tribu des éléphants blancs solitaires et prêts pour des noces de neige et de feu.

      Ouais… c’est sans doute ce jour-là…
      Car ça n’faisait pas très longtemps que les vents géants s’étaient mis à souffler de partout… emportant à l’intérieur de terribles tourbillons les gens qu’il plaquait contre les murs des blocks et que le sable ocre rose fin aux cristaux coupants s’était mêlé à des écailles de neige rêches et glacées… qui formaient comme des carapaces d’animaux disparus jadis amassées sur les parkings des cités au pied des blocks…
      Ça n’faisait pas très longtemps que des êtres incroyables faits de cette matière blanche et compacte qui scintillait avaient crapahuté en dessous des palissades de ferraille écartelées… Qu’ils s’étaient glissés faufilés ramenés sur les chantiers et que les engins abandonnés semblables à de gros éléphants d’Afrique fossiles… les poutrelles d’acier jetées sur les collines de gravats et les tas d’ordures en avaient été lentement dévorés…
      Non… ça n’faisait pas très longtemps…
      Et Marion vous vous souvenez à l’intérieur de sa cave derrière le chien Sentinelle qui avançait comme ci comme ça avec juste une ou deux allumettes encore… pfuitt… pfuitt…
      Ça venait de tourner à gauche raide et Marion écarquillait les yeux vu qu’y avait urgence à voir avant que ça soit tout à fait la nuit. Le spectacle qui l’attendait là-dedans était tellement pas ordinaire qu’elle avait cru pour de bon entrer au cœur d’un de ces contes qui lui parlaient bien quand dans l’armoire de l’école elle arrivait en montant sur un banc et en faisant l’acrobate du bout des pieds à chiper le bouquin à la tranche couverte de pépites d’or.

      Gare du Nord… vous connaissez ?

      D’abord on y voyait toujours autant et pas plus d’interrupteur que le long du couloir où les doigts de Marion avaient farfouillé en vain… ils avaient tout débranché pour pas qu’on vienne elle a songé… en trouvant avec les mains une ouverture un peu cachée derrière un morceau de mur et des briques plâtrières rugueuses contre la paume pas fini d’un côté et qui de l’autre empêchait d’aller plus loin.
      D’abord on y voyait toujours autant mais entre le bout du mur inachevé et la muraille béton à gauche ça faisait un espace assez grand pour se faufiler et un fin rai de lumière pareil à celui d’un photophore éclairait léger les baskets rouges de Marion.
      Sans hésiter elle est entrée Marion Hop ! Hop ! et ses baskets rouges se sont enfoncées dans une matière douce et fraîche jusqu’aux chevilles qui lui donnait envie d’y plonger ses pieds nus… c’était du sable.
      La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer n’était pas très grande et grâce à la lumière bleue insouciante comme un grand papillon on en distinguait drôlement bien les extrémités dont les parois scintillaient de grains ocre rose comme le sable que Marion faisait s’écouler entre ses doigts.
      - C’est drôl’ment doux alors… elle a dit tout bas avec le goût du plaisir sur les lèvres… c’est drôl’ment doux ici…
      Y’avait pas grand-chose d’étrange qui pouvait l’étonner Marion vu que dans sa vie depuis qu’elle s’était fait virer du strapontin chez ses vieux clic-clac ! par une caisse de bouteilles de soda elle n’avait fait que s’aventurer sur des chemins d’inconnu.
      Sans dénouer les lacets elle a retiré vite fait ses baskets rouges et des petits ruisseaux de sable se sont glissés entre ses doigts de pied nonchalants et c’était déjà une plage avec obligé l’océan pas très loin… Mais Marion elle n’avait jamais été au bord de l’océan à c’t’époque comme la plupart des mômes des cités d’banlieue… alors elle pouvait pas sentir l’odeur délicieuse du varech et les petites vagues de turquoises vertes où de minuscules crabes violets faisaient la course… ça non jamais… Elle n’pouvait même pas l’imaginer…
      - Bon… et où il est passé ce chien Sentinelle maintenant ?… elle a dit tout haut Marion en explorant de son regard bleu de lin le bleu comme survenu de l’intérieur d’un photophore qui donnait à l’ensemble plutôt clair-obscur une impression de reflets de soleil derrière un vitrail.
      En face d’elle à quelques pas Marion a remarqué pareil à une scène de théâtre une sorte d’estrade comme l’autel d’un petit dieu ancien qui luisait dans la pénombre où on avait éparpillé des photophores et des bougies dont plusieurs étaient presque consumées et d’autres toutes neuves.
      Un des photophores allumé éclairait le totem d’un chat à l’ombre gigantesque perché au milieu et qui avait une virgule claire sur le nez semblable à un croissant de lune.

      Gare du Nord… vous connaissez ?

      Marion que rien n’étonnait comme vous le savez a éclaté de rire car juste devant elle un peu planqué dans l’obscur le chien Sentinelle était assis immobile incroyable qui faisait face au dieu chat que ça ne semblait pas vraiment intéresser et y avait juste le bout de ses oreilles qui frissonnait.
      - Eh Sentinelle ! tu as vu ce sable… elle a dit Marion en faisant le tour de leur nouveau domaine la paire de baskets rouges à la main pour voir s’y y’avait pas quelque chose de néfaste qui les aurait fait déguerpir de là… on va dormir ici… on sera sacrément bien…
      Derrière la silhouette du dieu chat y avait une sorte de renfoncement comme une alcôve… une sorte de trou dans la muraille béton du block où on avait calé un énorme coffre en bois volé probable sur un de ces navires corsaires aux voiles rouge sang avec des ferrailles épaisses de deux doigts rouillées d’eau de mer qu’on n’risquait pas d’bouger d’la désormais.
      - Eh Sentinelle ! matte un peu de coffre ! Sûr qu’y a là-d’dans un trésor d’enfer et sûr qu’c’est impossible de l’ouvrir… elle a ajouté Marion en fouillant le reste de l’alcôve qui contenait des quantités pas croyables de bombes de peinture vides de toutes les couleurs.
      - Banou a pas menti Sentinelle… elle a dit Marion en faisant le ménage dans les bombes aérosol qui carillonnaient joyeuses les unes contre les autres et en étalant la couverture orange aux losanges vert pomme la musette posée contre le fond de la niche qui scintillait ocre rose avec les baskets rouges… ça fait un bout d’temps qu’j’ai pas dormi dans un endroit aussi chouette !…
      C’est comme ça qu’elle s’est endormie Marion gardée par la lueur qui montait de la savane rouge à l’aube au moment où les immenses troupeaux d’éléphants blancs s’amusent à s’éclabousser et à se baigner dans les lagons vert jade enroulée au creux de la couverture orange aux losanges vert pomme.
      Couché à côté d’elle le chien Sentinelle comme d’habitude veillait sur son sommeil en n’dormant que d’un œil sous le regard du dieu chat railleur et indifférent toujours perché au sommet de sa scène de théâtre dans le pétillement bleu des photophores.

Gare du Nord... vous connaissez ?

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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