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Une enfance bohême d’écrivain ordinaire 5
Epinay, Vendredi, 18 juillet 2008
“ SIMPLEMENT LES BAS DE GAMME EN ONT MARRE QU’ON LES FASSE TROP CHIER. ”
Journal d’un vieux dégueulasse C.Bukowski, Ed.Grasset
2007
Parole de lézard… si vous aviez passé votre enfance dans les gares vous auriez du bruit d’ouragan plein vos esgourdes et du vent fou musardant des
quatre rebords du monde sous les semelles de vos baskets… raouf ! raouf !…
Au bord des jardins ouvriers le long de la ligne Paris-Creil du réseau Nord Antonin et moi on s’en est
payé des balades dans le vacarme des locos vapeur qu’arrivaient en hululant se croisaient nous saluaient comme des déesses des enfers du rail qu’elles étaient… tri ! tri !
tri !…
Moi j’n’aurais pas pu rester comme tout l’monde à lorgner que les
carottes soient cuites et j’avais déjà un poil baroudé à six piges ce qui me filait de l’avance et l’audace de fouiner dehors… Bistrots terrains vagues c’est pas des espaces pour les filles alors
j’étais sacrément fière de raconter dans la cour de la communale où les autres qu’appliquaient déjà la pratique du poulailler des oies captives sans savoir et qu’elles se mettaient à cinq de
front pour se moquer de mon allure ouistiti et de mes jupes plissées bleu-marine sur mes chaussettes blanches que grand-père Antonin était conducteur de locomotives dans le grand entrepôt aux
murs et aux ferrailles on dirait la nef d’une cathédrale fabuleuse recouvert de lambeaux de suie anthracite de la Gare du Nord… Raouf ! raouf !…
Pas besoin d’entrer dans tous ces détails de grondements et d’autres bruits d’odeurs de vapeurs
surchauffées des lueurs éclairs qui striaient la verrière et d’incendies qui vomissaient d’écarlate le compas des rails à c’t’époque le turbin de cheminot et rien qu’le mot quand je le prononçais
il faisait l’effet impeccable…
C’était un métier avec le savoir faire dans les
paluches et dans la tronche comme celui des compagnons du devoir ces sortes de magiciens des gargouilles tous un peu des poteaux de Quasimodo des connaisseurs en alchimie qui patouillaient parmi
les équations d’or… des gaziers qu’étaient respectés vu qu’y avait aussi de la magie dans tout ça et de ces pouvoirs cosmiques qu’Antonin ne mouftait pas…
Mais ça je l’ai pigé un peu plus tard… quand des bouts d’années après j’ai été apprendre le métier des
céramistes qui nous vient de la Chine y a longtemps… on farfouillait à pleines mains dans le plaisir de jeter une boule de terre sur le plateau d’acier du tour et on enfonçait ses pouces au cœur
de la gadoue rouge comme des petits dieux païens qu’auraient le monde entre les pattes…
Le silence d’Antonin et de son poteau Sergio l’Espagnol c’était de l’intuition à bout portant à la
façon des maçons ou des tailleurs de pierres qu’ils rejoignaient régulier au fond d’un bistrot aussi enfumé de vapeur bleue et terre de Sienne que la salle des locos… Ceux qu’ils retrouvaient là
ils avaient gravé sur leur boîte à outils clouée de grosses planches rugueuses à t’agrafer les doigts qu’ils trimbalaient partout l’équerre et le compas de la confrérie des compagnons un signe
que les anciens ouvriers de la belle ouvrage reconnaissaient pareil qu’une étoile dans le ciel tapineur d’indigo de la Babel sauvage…
Ces après-midi-là c’était le vendredi obligé vu que les week-ends ensuite je me faisais prisonner à
l’intérieur de notre appart d’Auber où j’avais c’qu’on appelle une famille ordinaire un daron et une darone qui bricolaient comme tout l’monde le rituel des fins de semaine au fond du gros
aquarium d’eau croupie où u avait nécessité d’un coup de mijoter sardines…
Et ça
m’ennuyait bien à cause de l’ambiance là-dedans qui était genre fleurs en plastique des cimetières pareille à la soie noire du soir qui nous tombe dessus quand on est môme qu’on doit dormir et
qu’on a pas sommeil… Bon je vous ai dit que je n’vous raconterai pas ma vie ah ouiche !… une histoire d’enfance tartignolle qui vous colle des bâillements des envies de somnoler marmotte au
bout de deux mots vous n’voudriez pas quand même…
Surtout pas vous la ramener avec les embrouilles barbouilles bave de limace trop grasse d’une famille
comme y en a cinquante par blocks d’une cité de banlieue gris béton mironton au milieu de milliers qui barbotent carottes et oignons dans les années 60 du siècle d’avant… C’était ni du Céline ni
du Bukowski la tragédie de mes vieux… et si j’avais pas eu le monde autour pour maginer une peu et l’ascenseur où j’ai pas fini de me planquer pas qu’on me file le duffle-coat bleu-marine
par-dessus le pull la jupe plissée bleus itou et vas-y te farcir la promenade du dimanche qu’est notre enterrement à chaque fois aux autres gamins scoubidous et moi boudinés à l’intérieur de nos
fringues mochardes… probable que j’en serais crevée du dégoût et du triste de la banlieue le dimanche fallait voir…
Alors l’ascenseur j’y glandais des heures si je me débrouillais à le coincer entre deux étages et
accroupie au fond de sa caisse à fleurs volages mirages des terrains vagues bluets et coquelicots je nomadais dans les nuages c’était trop extra… Hop ! Hop !… ils n’pouvaient pas me
traquer aux hauteurs où on arrivait à se garer l’ascenseur et moi le dernier étage toujours… eux la tête par la fenêtre ils avaient le tourni…
Ces après-midi-là c’était le vendredi qu’on remontait une rue le long de la petite ménagerie breloque du
Jardin des Plantes où les bestioles me collaient aux mirettes que ça reniflait les odeurs âcres et chaudes des animaux qui me branchaient me chatouillaient les aisselles que je voulais encore
aller y voir… C’était les ouistitis avec qui je me sentais famille de grimaces et de farandoles et le lion qui a mal fini je vous ai raconté déjà…
Il m’entraînait Antonin sa main tenait la mienne on galopait plus vite direction le bistrot “ A la
préhistoire ”… je me souviens qu’il s’appelait et comme je savais que c’était mes derniers moments débarbouillés à la féerie et aux enchantements d’Antonin sauf s’il était d’astreinte ce samedi
sur sa loco alors là obligé il pionçait dans notre turne à Auber avant de remonter à bord de sa machine qui nous postillonnait d’escarbilles et nos vadrouilles recommençaient Hop !
Hop !… j’accélérais mes pas dans les siens sans me forcer…
“ A la
préhistoire ” je me baladais au milieu des hommes qui mesuraient le tem
ps de leurs mains de compagnons larges et généreuses comme la nappe immense d’un grand
festin toujours à partager…
Ces après-midi-là au bistrot le temps il avait fini
d’être de l’ennui couleur du pelage gris des rats et de la mort qui flashait leurs iris blacks bourrés de peur résignée… C’était la même chose quand on grimpait à l’intérieur de la loco qui
crachait sous les verrières bleuâtres du grand entrepôt ses salves de vapeur gris orange avec des crêtes d’écume turquoise Antonin et moi et que ses mains légères voletaient chauve-souris au
milieu des cadrans d’acier qui traçaient deux rails d’ombre violette étirés jusqu’à un point de l’horizon où elles se posaient pour finir au clair de la lune en train de se
lever…
Tri… tri… tri… les sifflets bondissant sautillant des locos je les
entendais quand Antonin poussait la porte du bistrot qui couinait aussi fort que les plaques d’acier des motrices et qu’on y voyait rien d’autre que
les bouffardes noires et rousses pareilles que des culs de volcans qui se frottaient aux pans de fumée aussi épais que les morceaux d’amadou les mousses les lichens des forêts d’Afrique
pendouillant des grands fromagers…
On y voyait rien et moi qui arrivais juste à
la hauteur des chaises je me cognais aux jambes de tous ces hommes solides comme des troncs de baobabs et j’aimais ça et je n’avais pas peur… c’était des hommes arbres les compagnons et ils ne
pouvaient pas me faire de mal…
A suivre...
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