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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 8 août 2008 5 08 /08 /Août /2008 19:02

Maille à l'endroit... maille à l'envers... suite...

        Vlim vloum !… Il est vrai que ce matin mes chaussettes ont pris l’odeur humide de laine des clochards. Et je n’écris pas ça au hasard mais en espérant que les escargots endormis sur leur feuille de salade à la terrasse des bistrots auront bientôt le choix des nouvelles sur lesquelles étaler leur bave argentée… Car il existe désormais en surcharge des ouvriers immigrés en boubous bleu marine et sandalettes jaune citron ou des femmes de ménage blacks astiquant les nuages au 54ème étage de la Tour Arc-en-Ciel une autre sorte de gens que le métropolitain engloutit dans le vacarme rituel de ses portières s’ouvrant et se refermant sur un spectacle auquel eux ne participeront jamais… Et pas même en tant que souffleur au fond du trou ou que dernier figurant assis sur son tabouret de service.
        Ces êtres dont on se demande s’ils sont encore un peu humains ou bien s’ils n’ont pas déjà dans ce siècle de mutants repris une part de leur odeur animale et de leur posture recroquevillée en chien de fusil sous des loques de couvertures et des amas de papiers journaux habitent des lieux où d’ordinaire on ne fait que passer. Ils forment une population en pleine métamorphose qui transforme les couloirs et les quais du métropolitain en une réserve de remugles et de présences effrayants et insensés que tout écrivain digne de ce lieu encore un peu en dessous de celui des tragiques trajectoires ouvrières devrait avoir envie d’interpréter telle une symphonie barbare…
         Et qu’on ne me demande pas ce que ça pourrait bien leur faire d’exister dans les pages d’un livre comme des châteaux de sable sur les plages d’un été que la marée prochaine emportera car exister dans un livre c’est exister déjà… En voilà une des choses auxquelles nous autres écrivains on peut servir… A sortir des êtres qui n’ont pas de visage de l’anonymat en en faisant des personnages et les renommer vu qu’en dehors de leur mère nul n’a jamais su leur nom…
        Vlim vloum !… Avant d’embarquer dans la onzième rame du métropolitain j’avais eu le temps de constater que le conducteur de la motrice c’était pas Melchior et ses yeux grossis par des heures de hibou passées dans la nuit des tunnels ferroviaires ne reflétaient quand je l’ai vu que des feux verts-rouges-verts-rouges alternatifs… Melchior à la tignasse hérissée de dread-locks rose et rouge cerise qui ressemblait à celle d’un jeune Indien…
        Vlim vloum ! Cette fois mes chaussettes trouées sont protégées par mes cuissardes de chatte bottée… Et je peux laisser tranquille mes orteils passer par les trous et pique-niquer avec les courants-d’air…
        Vlim vloum ! Mais cette onzième rame avec ses wagons taggés d’énormes papillons multicolores et probablement sortis tout droit d’une savane d’Afrique où des lagons vert jade incroyables planqués sous de hautes herbes coupantes gardent les troupeaux d’éléphants blancs des chasseurs d’ivoire me faisait bonne impression… J’avais pas eu de mal à y repérer la clique d’une dizaine de chats à l’allure surnaturelle d’une immobilité de statues au poil gris aussi clair que le brouillard du petit matin traversant les halls des gares.
 
        Les chats installés qui sur les sièges qui entre les pieds des rares voyageurs de cette rame ne semblant pas les voir allaient pourtant bien quelque part puisqu’ils s’étaient embarqués tous ensemble à l’intérieur de cette galère de métropolitain… Je songeais soudain qu’ils devaient être eux aussi à la recherche de quelqu’un et pourquoi pas de cette fille aux yeux bleus faïence qui joue du sax dans les couloirs du métro la nuit quand les amoureux osent encore s’y risquer et attendre auprès d’elle que l’aube leur retire leur nez rouge et qu’ils puissent redevenir des chats de gouttière ordinaires… Entrer dans une histoire même pour un chat à visage humain ça présente un certain danger. Celui d’être reconnu et désigné comme sorcier et de finir aussi mal que le loup… C’est risqué…
        Non… entrer dans une histoire ça n’est pas donné à tout le monde… Ça n’est pas donné…
        J’avais déjà là une partie du décor de mon récit bien campé avec même des odeurs de poussière râpeuse et sucrée sur les lèvres. Des odeurs de terre ocre rouge brûlée… de la terre rêche des pistes empruntées par des véhicules dont on entend la tôle hurler bien avant de voir le halo vert d’insectes qui les précède…
        Oui c’est vrai que l’Afrique est venue nous donner un fier coup de main pour balafrer de couleurs nos écritures en noir et blanc… Croyez-moi si vous voulez j’n’ai jamais eu besoin de chercher avec l’angoisse des écrivains de la grande écriture un personnage au creux des rues ou des bistrots où les escargots habitués somnolent repus sur leur feuille à moitié grignotée. Tous ils se sont pointés sur le quai du métropolitain au terminus Porte de Montreuil avec l’allure fière et la nonchalance de ceux qui savent déjà où est la porte pour entrer et celle pour sortir…
         Ils avaient le regard généreux des gens qui viennent de se réveiller et que la vie n’appelle pas forcément du bon côté… Dans le clignement de mes yeux lourds de sommeil je mêlais la couleur bleu indigo et jaune citron de leurs vêtements au blé vert des prairies déjà ensemencées et grasses d’épis craquants et de paille ocre…
        Mais pour en revenir à cette onzième rame envahie par une clique de chats au poil gris j’ai également repéré tout au bout du wagon solitaire en dépit de la troupe des chats clowns à visage humain un drôle de bonhomme que son costume gris ordinaire aurait pu rendre solidaire de leur présence inquiète… Il avait posé sur ses genoux un journal quotidien au titre bien connu et il déchirait d’un geste méthodique et répétitif après l’avoir parcouru de longues bandes de l’épaisseur d’environ quatre pages qu’il pliait ensuite en deux puis en quatre et qu’il déposait soigneusement au milieu de la banquette en face de lui formant ainsi un tas déjà épais de nouvelles en lambeaux…
        Comme on venait de s’arrêter à une station et que personne ne se décidait à monter un des chats s’est assis juste à côté du drôle du personnage au costume gris… Ses mains tremblaient un peu et le greffier a pris l’air de celui qui contrôle d’un œil jaune vif la progression du tas de nouvelles déchiquetées…
        Les gestes mécaniques et très lents du bonhomme avaient l’air d’une sorte de danse comme on peut en improviser… tango des mains après que les yeux aient décrypté d’une musicale capture ce que la présence du journal avait à offrir… Souple ondulation du papier fripé satin sur une hanche déployé… replié… et finalement érotiqu e fin déchiré suivis de près par le regard mimique et hochement de tête du chat gris m’hypnotisaient au point que j’n’ai pas vu filer la rame du métropolitain entre ses deux rives machinales. Je n’ai rien vu jusqu’à ce qu’un autre passant à l’allure tout aussi étrange vienne surprendre cette machination diabolique…
        J’étais bien trop prise par ce tango du journal et du chat associé au rituel qu’aucun escargot à sa table de bistrot bavant sur sa feuille quotidienne ne connaissait pour remarquer un voyageur quelconque pouvant prendre part à l’histoire excepté Melchior qui demeurait dans son déguisement d’absence…
        Ça faisait longtemps que ce manège durait et on était plus très éloignés du terminus lorsqu’à l’avant dernière station il me semble qu’un personnage est monté à l’intérieur de ce premier wagon au trois quart vide sauf l’homme au journal en lambeaux les dix chats gris le courant d’air des gares et moi…

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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