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La part du pauvre... suite...
Pour celles et ceux qui auraient un peu de mal à faire le lien : cet extrait de conte prend la suite de celui publié le 2 juillet
2008
Recroquevillée derrière la porte je sentais toutes les pierres qu’elle aurait pu me lancer solidifier ma chair qui désirait fuir dans n’importe quel
endroit sombre et chaud où faire une petite boule vivante. Une petite boule pleine de crainte et d’odeurs glapissantes. Une petite boule d’erreurs centrée sur son impuissance et sa honte à ne pas
vouloir saisir les armes d’or pour se défendre. Une petite boule de plumes au cœur brûlant. Rouge… rouge… noire et rouge…
Un seul lieu où me réfugier était possible avec la porte qui ferme solide de l’intérieur... Pas trop
loin pour mes jambes qui ne pouvaient plus marcher... Pas trop loin pour mon cœur qui allait exploser... C’étaient les cabinets. J’y suis allée comme dans un cauchemar où on ne peut pas
avancer... A chaque pas que je faisais mes trop grandes chaussures de clown s’engluaient dans le chewin-gum du sol aux dents de vampire mou... C’était mon père le premier qui m’avait dit qu’il ne
fallait pas que je compte m’en tirer comme ça...
- Avec un nom pareil t’as aucune
chance… Moi ça a commencé j’avais pas trois ans… alors…
Le nom d’accord on y
pouvait rien... Mais le prénom qu’il m’avait collé par-dessus… C’était exagéré…
-
Au contraire… Ton prénom il va avec… Ça sert à rien d’avancer contre les choses de son destin…
Et s’il avait eu raison par hasard ? Et si ce nom si insupp
ortable avait tout déclenché dans ma vie… Et surtout mon envie de parler aux autres afin qu’ils
me pardonnent mon nom justement... Moi qui ne rêvais que d’être une petite boule repliée sur sa chaleur endormie...
- Ange !… Ange !… Sors !… Tu peux sortir elle est partie… C’est
Sarah…
A quatre pattes dans les cabinets à la turque où je frottais mon angoisse
contre les carreaux de faïence je tâtonnais…
Sortir… Sortir… Pourquoi ?…
Pour recommencer à avoir froid et peur… pas question…
- Ange je t’en prie… C’est Sarah… Le café est chaud… Tu n’as rien à craindre… Benjamin s’en est occupé… Elle n’reviendra plus… Y a des pains au chocolat
ce matin… Sors s’il te plaît…
Chocolat… De la salive qui remontait de mon ventre jusqu’à ma gorge… De la salive plein ma bouche… Une envie mêlée de lait… Mon bol de chocolat avant de
partir pour l’école sur le chemin aux églantiers rouges… Une image de bonheur arrêtée quelque part avant la chute sur les Boulevards… Les yeux aveuglés par la douleur rentrer dans un pylône dur
et tomber… Ça ou autre chose… Eperdue d’enfance…
Toute la nuit j’ai surveillé d’un œil la porte d’acier gris par où je croyais
toujours la voir venir vers moi... Au moment de partir Benjamin a passé son bras autour de moi parce qu’il savait que solitaire je ne pouvais pas me mettre à la merci de la ville ghetto. Et puis
aussi à cause de mon nom…
- Allez viens !… Je t’offre un coup à boire dehors… J’ai bien le temps…
Benjamin ne perdait jamais son temps à discuter sans rien dire. Il avait ses raisons… Lui non plus ne s’était pas inquiété de mon nom jusqu’ici. Il
écoutait Sarah le prononcer comme on s’adresserait au dieu de la pluie ou des moissons mais il ne s’encombrait pas de cette fantasmagorie… Il était bien trop réel pour ça… Benjamin…
Et puis il appartenait à cette clique d’anciens de la guerre d’Espagne qui avaient vu changer tant de fois leurs noms…
On marchait l’un à côté de l’autre dans les ruelles où les poubelles décoraient le paysage de leurs
guirlandes déchirées de sacs en plastique bleus... Le bras de Benjamin était posé sur mon épaule. Benjamin sentait ma peur comme un jeune chat à l’intérieur de sa paume.
Arrivés sur la place le café était éclairé de grosses lampes à gaz qui bourdonnaient... S’asseoir parmi
des gens qui ne vous regardent pas c’est facile. Ici personne ne remarque le bleu de chauffe dont les bretelles me dégringolent ou le tee-shirt rouge cerf-volant pas plus que la musette que Sarah
a rempli de feuilles d’arbres séchées et d’écorces que la résine tartine encore de ses larmes épaisses d’ambre. Personne puisque tout le monde porte les mêmes fringues pareillement. Ou bien c’est
ce qu’il me semble…
- Alors… tu choisis mal tes victimes… il dit en me surveillant du coin de l’œil avec
un petit rire. Quelle furie celle-là… Il aurait pu ne pas lui dire ton nom… C’est vraiment courageux… Et puis je ne vois pas pourquoi tu aurais honte de t’appeler Ange Azraël… Pas plus que moi
Benjamin…
- Et d’abord qu’est-ce qu’il signifie ce nom ?… Azraël ça sonne plutôt bien moi je trouve… Ça a quelque chose d’un oiseau on dirait… Pourquoi ça
serait monstrueux de s’appeler comme ça ?…
Benjamin était du genre bourru qui ne vous laissait pas toujours le temps de répondre entre deux questions qu’il posait très vite comme si les réponses
avaient pas d’importance…
Mais soudain il attendait quelque chose qui s’offre à son regard posé sur moi pareil au funambule donnant au fil sa raison d’être… Suspendu…
- Azraël… c’est l’ange de la mort des Arabes… je lui dis avec l’air qui convient… Celui qui reprend leur souffle sur leurs lèvres pour l’emporter vers
kes terrains vagues de la nuit…
- Alors tu comprends… si tu portes un nom comme
ça tu ne peux te faire que des ennemis…A suivre...
A très bientôt... Nous serons de retour en chair et en plumes avec vous d'ici quelques jours...
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