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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 28 juillet 2008 1 28 /07 /Juil /2008 12:26

Maille à l'endroit... Maille à l'envers... suite...

        Ecoutez… écoutez bien…
        Vlim vloum ! C’est la balade du métropolitain. A la troisième station après la mienne c’est-à-dire celle où les femmes sous le regard des hommes sont aussi déshabillées que les trottoirs en dentelle noire un type avec un accordéon installé sur le quai aurait pu entrer alors que je tentais en observant les figurants assis autour de moi de savoir où on en était du récit ce jour-là. J’étais de très bonne humeur c’est vrai parce qu’en me levant j’avais remarqué au beau milieu de la coriandre et du basilic que j’avais plantés sur le rebord de ma fenêtre quelques petites pensées sauvages qui avaient poussé par la distraction d’un semeur de mystères et leurs têtes hirsutes se dressaient en direction de l’Ouest vers un des cimetières de la ville où se baladait nonchalante l’âme de quelqu’un que j’aimais…
          Quelqu’un que j’aimais à qui elles envoyaient leurs signaux de fleurs têtues avec tendresse tandis qu’un confrère amical chat noir dans la gouttière du toit m’offrait ses yeux dorés pour miroir. Il s’agissait d’un vieil écrivain qui avait été mon ami et je sentais ce matin que notre conversation à peine interrompue avait repris comme si de rien n’était. Et d’ailleurs rien n’était et il consentait à nous accompagner encore un bout de chemin… J’étais rassurée car je savais que mon ami le vieil écrivain allait m’indiquer comment remettre la main sur Melchior parmi tous les conducteurs noirs du métropolitain.
       Cela lui était arrivé au moins cent fois à lui de perdre la trace d’un de ses personnages et de la retrouver à un autre passage de l’histoire. “ Faut pas s’inquiéter… qu’il disait… jamais un personnage digne de ce nom n’est en retard au rendez-vous qu’on lui a donné… ” Non… faut pas s’inquiéter…
        Les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier… Quand il entre un homme avec son accordéon dans le wagon du métropolitain j’ai toujours peur que ce ne soit un figurant tentant d’imiter Mozart mal maquillé et interprétant à toute vitesse pour rattraper  le temps perdu qui lui n’a jamais su jouer La marche turque endimanchée de chapeaux noirs et de gants blancs…
        Ou bien pire encore La petite musique de nuit plus délicate qu’une sarabande d’yeux de chats jaune d’or à regard humain et que des doigts de fée se livrant à une orgie de bulles de champagne. La petite musique de nuit en plein midi sur les touches sautillantes d’un accordéon désaccordé pendant qu’un lièvre fou fuirait les chasseurs au galop de sa peur sans respirer même à la fin… Vous imaginez ?

        Vlim vloum ! Ecoutez… écoutez bien… braves gens !
        Longtemps avant de fréquenter Melchior dans la motrice du métropolitain j’ai rencontré Mozart à Florence au fond d’une de ces petites ruelles où les ateliers d’ébénisterie étroits comme des tuyaux de poêle ouvrent sur des boutiques bourrées d’objets absurdes et cassés et de chaises suspendues aux plafonds déjà bas souvent peints en or avec leur vieux crin se répandant sur qui aurait d’aventure poussé la porte…
        Je sais que vous aurez un peu de mal à me croire mais si vous réfléchissez vous concevrez aisément que le personnage angélique des êtres de ce style ne meurt pas… Pas plus que Bardamu qu’il m’est arrivé de suivre sans qu’il s’en doute à plusieurs reprises par les soirs de brume verte acidulée non loin de Courbevoie… Seine…
         J’ai rencontré Mozart à Florence au fond d’une de ces ruelles dont on a l’impression qu’elles descendent toutes vers l’Arno alors qu’elles sont en fait un filet emmêlé de trottoirs et de caniveaux s’enroulant et se déroulant en un mouvement aussi lascif et gracieux que celui des branches d’oliviers bleues dans les jardins des Villas recouvrant le flanc des collines de Fiesole…

        J’ai rencontré Mozart à Florence… alors qu’il avait treize ans et je reconnaîtrais sans hésiter sa perruque aux mèches de cendres grises s’échappant follement de tous côtés et son costume de drap lilas dont des sursauts de dentelle s’agitaient autour de ses mains vraiment petites et fines… S’agitaient comme la queue des chats réunis en rond sans les halls de gare en attendant l’aube…
        J’ai rencontré Mozart à Florence et vu qu’il faisait nuit j’ai imaginé que le reste de la troupe était allé dîner de pain de semoule et de farine mêlées… d’olives et de tomates confites tandis que lui improvisait au clavecin à l’intérieur de la boutique d’un marchand de musique endormi au fond d’un siège crevé un menuet dont les notes aigrelettes et joyeuses s’enfonçaient au creux de la brume verte du fleuve…

Premier dessin de Papageno par Emanuel Schikaneder 

        Vlim vloum !
        Je ne sais pas si j’aurais osé pousser la porte aux vitraux roses pour l’approcher tant son corps léger d’adolescent dansait au-dessus de sa musique tel un oiseau s’accaparant le vent pour ne plus jamais toucher le sol. Je ne sais pas car je le voyais déjà jouant face à cet homme endormi et prêt tel un diable à bondir vers un des bistrots clignotant leur lumière fauve au bord du fleuve où les gens du peuple ivres de vin rouge épais comme du velours lui réclamaient jusqu’au matin de la musique pour oublier la cruauté de l’aube…
        Je ne sais pas si j’aurais osé mais un grand personnage costumé d’une redingote de plumes vert pomme et ressemblant tout à fait à un perroquet à visage humain est sorti de la brume en sautillant à l’intérieur de ses chaussures délassées qui contenaient mal des pieds difformes sur ma gauche et a crevé le halo bleuâtre d’une lampe à gaz fixée entre deux boutiques et qui ruisselait le long de dalles noires et blanches du sol…
        Sans hésiter il a franchi le seuil de la boutique d’où un tourbillon de sciure s’est envolé nous recouvrant de son odeur acidulée et fraîche et il a dû se courber vers l’avant afin d’éviter les carcasses des chaises suspendues et de poser sa main sur l’épaule de Mozart qui debout exigeait du clavecin des accords déraisonnables. L’adolescent aux mèches de cendres a refermé le couvercle de l’instrument dans un bruit mat qui s’est enfoncé au fond du ventre offert de la ville…
        Bras dessus bras dessous les deux silhouettes sont passées à quelques mètres de moi et j’ai reconnu aussitôt le personnage aux longues plumes vert pomme et au faciès d e perroquet qui ne pouvait pas se trouver là à cette époque… Et je me suis dit du même coup que c’était extraordinaire que moi j’y sois aussi dans ces rues de Florence en ce fragment-là du temps et que les histoires sont faites pour fabriquer un autre temps que celui des montres à gousset et que Papageno existait déjà parmi les multiples défroques de Mozart adolescent…

         Vlim vloum !
        Donc j’embarque à l’intérieur de la onzième rame du métropolitain et ça commence aussitôt à ne plus être seulement l’histoire des loups qui seraient plutôt à vrai dire des chiens drôlement méchants au cou pelé livrés à la garde des hôtels de luxe et des coffres bourrés de poudre blanche… Les loups ont toujours eu bon dos parce qu’ils sont sauvages et souvent sous-alimentés ce qui leur donne des flancs maigres sous une fourrure élégante qu’ils gardent même pour dormir…
        Les loups sont noirs évidemment comme tout ce qui fait peur aux gens et la viande avec laquelle ils nourrissent leurs petits ils l’ont gagnée en combats singuliers au péril de leur vie. Il y a aussi quelques loups blancs mais c’est plus rare. Ils vivent solitaires à l’écart de la horde car on les repère beaucoup trop facilement en cas de danger. Les loups sont les premiers animaux à visage humain qu’il m’a été donné de rencontrer grâce à mon ami le vieil écrivain qui m’a tout de suite signalé cette mystification qu’on croise dans les contes mais qui a lieu aussi dans la vie. Maille à l’endroit… Maille à l’envers…
        Les chiens de garde quant à eux passent à l’attaque avec jouissance et cruauté. Ce sont les vigiles de l’histoire. Ceux qui veillent à ce qu’elle ne sorte pas des petites cages grillagées entreposées au fond des souterrains humides et aveugles des châteaux où de vieux despotes tout puissants l’ont il y a quelques siècles enfermée. La viande qu’ils rabattent est déjà prête à entrer à l’intérieur des boîtes où elle servira de pâtée à d’autres chiens moins évolués.
        Mais ce n’est pas pour vous entretenir de cela que je suis descendue dans les intestins du métropolitain tout au contraire puisque de ce qui se passe à la surface vous en avez des tombereaux pleins sur les trottoirs alors que… Vlim vloum !… les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier… Ça je peux vous l’assurer.
























Aquarelle de Goethe pour une représentation de La flûte enchantée à Weimar en 1794
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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