La part du pauvre suite...
Ecoute…
Sarah connaît plus d’histoires que moi car elle est d’une famille à racontars comme toutes les familles de la Cité
palabrant du haut de la cage d’escalier ainsi qu’elles feraient autour d’un arbre géant. Sarah m’assure que Clarisse est en fait un esprit bienfaisant qui a pris une apparence humaine pour
l’instant… Il faut dire que Clarisse le Guadeloupéen qui a le plus sale boulot qu’on imagine hanté par cette broyeuse à la mâchoire terrible dont le hurlement hystérique rendrait sourd et abruti
n’importe qui ne se met jamais en colère. Au contraire il chante et sa voix nous arrive comme un ruissellement de cailloux clairs… Ecoute… Khaled l’aveugle… Ecoute…
Sarah m’assure qu’elle a vu Clarisse qui est vêtu pareil que nous d’un bleu et d’un chandail troué modern style lui tombant presque au genou avec une cagoule d’où ne sortent que ses yeux narcisses et nuit entrer dans l’entrepôt sapé d’un boubou blanc brodé d’argent… Et pieds nus sur le béton qui a aussi de petites dents de vampire mou… Ce qui explique que Clarisse le Guadeloupéen n’ait jamais de lacets car normalement de chaussures il n’a pas non plus mais il les met afin que personne ne le soupçonne…
- Qu’on le soupçonne de quoi ?… je demande à Sarah en essayant de forcer mon cerveau qui noctambule à l’aveuglette à suivre sa course au gré de la poussière rouge des chemins d’histoires… Rouges… rouges et noires…
- Mais d’être un ange !… elle confirme en ajoutant avec dépit :
- Tu ne suis pas du tout… C’est pas la peine…
Elle fait la moue en retournant avec rage le carton qu’elle vient de crever d’un coup de cutter et vide ses intestins de papiers sur le tapis. C’est un carnage blanc qui n’a pas de fin et qui nous mangerait les mains et la tête et le cœur si on ne le pervertissait pas en jouant aux histoires tout juste. C’est comme ça depuis qu’on a débarqué ensemble dans l’entrepôt la même nuit et qu’on a vu avec horreur ce qui nous attendait… D’être englouties… Dévorées… Dépecées de nos rires… Mais pour que ça marche il ne faut pas que l’une des deux laisse tomber l’autre avec ses mots dans le vide…
Le plus souvent c’est moi qui raconte et Sarah ne perd rien de mes histoires qu’elle avale comme du lait. J’ai un domaine d’imagination envahissante dans lequel j’habite sans fermer les portes… Ce sont des portes de vent d’ailleurs comme celles de l’entrepôt qui battent la chamade en même temps que le corps de la ville la nuit autour de notre corps à nous fragile.
Sarah quand c’est son tour ne raconte que les choses qu’elle voit et qui sont vraies dur comme fer. Et elle y croit si fort que tout son corps tremble par petites secousses au point que même Benjamin le vieux militant qui n’aime pas les superstitions n’ose pas la contredire. Rouge… rouge… noire et rouge…
- Mais… si c’est un ange Clarisse… alors c’est forcé qu’il ait des ailes…
- Bien sûr qu’il en a. Et d’ailleurs s’il en avait pas comment il aurait fait pour venir ici depuis la Guadeloupe puisqu’il a pas un
rond ?…
Ça c’est l’affirmation qui me cloue le bec tellement elle exagère… Elle ment de toutes ses dents… Et ravie de m’avoir
médusée elle se jette dans un fou rire en battant des mains… Elle attaque le carton suivant comme si elle éventrait un tamanoir… Elle poursuit son histoire d’ange noir travesti d’un habit de
plumes blanches que je ne pourrais voir moi que sous la forme d’un gros volatile balourd incapable de voler justement.
Un goéland Clarisse ? Ça oui certainement. Un type qui avec ses membres tellement longs
qu’il se cogne partout comme un clown peut t’emmener où il veut quand il démarre ses chansons créoles sous la houle folle de la broyeuse…
C’est Sarah qui a raison. Elle aussi elle voit comme toi Khaled l’aveugle avec un lézard furtif de lumière dorée qui ne garde des gens que ce qu’ils donnent en passant… La légèreté des murmures de papillons à l’intérieur d’un flacon de verre.
Ecoute… Khaled l’aveugle… chaque soir depuis la terrasse du Tanagra assise face à mon soleil je me disais qu’en prenant ma course jusqu’à mon cagibi pour préparer la musette je finirai par m’arrêter à tes trop grandes chaussures de clown le temps de poser dans ta main une des pièces que j’avais préparées depuis si longtemps. Je me disais qu’avec toi parce que tu avais ce regard de bonté tranquille je le pourrais.
Je le pourrai parce que tu rendais au geste de donner son innocence. Mais ce qui m’ennuyait pendant que le goût juste amer du thé me chavirait c’était de ne pas connaître ton nom…
Ecoute…
Avant cette nuit infernale du 23 mai Sarah ignorait que j’avais toujours eu des problèmes avec mon nom… Elle l’avait pris comme il venait en faisant semblant que ça allait de soi… Certainement elle pensait qu’il y avait des tas de choses étranges dans la vie et qu’on aurait pu leur poser à chacune des questions sans qu’il y ait de réponse. Alors… il valait mieux se contenter du murmure des papillons à l’intérieur d’un flacon de verre.
Ecoute…
Cette nuit du 23 mai elle ressemblait vraiment aux autres avec son bleu indigo dans lequel plonger tout entière. Et il faisait si chaud que j’avais même attaché les bretelles de la salopette autour de ma taille par-dessus le tee-shirt rouge cerise trop grand qui flottait comme un cerf-volant sur ma peau. Je prenais le vent en poupe du côté des camions aux remorques de grosses tortues leurs carapaces se touchant avec Benjamin et les types qui buvaient leurs bières… Ils somnolaient un peu avant de repartir brouter le macadam leurs trop grandes chaussures collées à la pédale de l’accélérateur jusqu’à ce que la route devienne un sentier poussiéreux de lune…
Je ne sais pas ce qui m’a pris de retourner comme en suivant une piste avec les pieds du côté de l’entrée de l’entrepôt où le vent me semblait apporter l’été une odeur marine et des crissements de coquillages…
Sûrement Sarah venait d’arriver et on allait pouvoir se dire des choses avant que la machine se mette à nouveau à nous frotter les paumes comme des galets. De l’autre côté j’ai entendu la voix de Clarisse le Guadeloupéen qui parlait à quelqu’un que je ne pouvais pas voir dans l’entrebâillement du portail d’acier gris matou. J’ai cru que c’était un de ses copains qui passait parfois pendant la pause et tous les deux ils n’arrêtaient pas une minute de jacasser.
Mais là c’était différent parce que Clarisse avait l’air de répéter toujours les mêmes mots comme il le faisait quand il chantait… Mais il ne chantait pas. On aurait dit qu’il se repliait dans sa langue comme derrière un bouclier de mots qui porc-épiquent.
Alors je me suis approchée de la porte en essayant de me fondre le plus possible à l’intérieur du clair-obscur rougeoyant de l’entrepôt. Et j’ai entendu que la voix à laquelle Clarisse le Guadeloupéen répondait était celle d’une femme…
Presque aussitôt je l’ai reconnue et j’ai senti une sorte de patte aux doigts glacés se glisser dans mon dos sous le tee-shirt rouge
cerise flottant cerf-volant. Il faut dire que les accents aigus qu’elle déployait exaspérant les voyelles telles des billes d’acier frottées je les connaissais au point d’en avoir une terreur
terrible dans les replis de l’estomac…
- Laissez-moi entrer !… Je vais lui crever les yeux… Cette fille est un monstre vous entendez !… Vous connaissez son nom ,… Vous imaginez ça un nom pareil ?… Elle va savoir qui je suis !… Je vais lui crever les yeux !…
Ça finissait par ne plus avoir de sens tellement ça couinait comme un égorgement. Et les sonorités graves de Clarisse le Guadeloupéen
lui retiraient le pouvoir de venir nous faire du mal. Je distinguais l’ombre de son corps aux membres trop grands de clown qui barrait le passage de son bouclier dansant.
A suivre...
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