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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Mercredi 23 juillet 2008 3 23 /07 /Juil /2008 11:41

Djamel Farès Les créateurs de chez moi... suite...

D. F. : En 1975, je suis parti durant un mois d'une base algérienne en compagnie d'un groupe de Saharaouis. Je voulais absolument y aller et c'était compliqué. Il fallait obtenir une autorisation de la Présidence de la République algérienne. J'étais dans des conditions que je ne connaissais pas, avec des gens en armes dont je partageais la vie et l'histoire un moment. C'était cela que j'allais raconter et pas seulement la guerre. Cette façon de se déplacer qui m'était étrangère, où je n'ai pu apprendre à lire vaguement les directions que l'on prenait qu'en regardant les étoiles. Tout cela doit être écrit dans les photos qui ne sont pas le reflet d'une actualité mais des passages forts d'existences partagées.

        Prendre conscience qu'à mesure qu'ils entrent dans notre vie nous pénétrons dans la leur. Par effraction tout d'abord. Une partie du “ jeu ” consiste à se reconnaître voyeur de ce qu'ils désignent comme “ ce peu de moi qui vaut la peine d'être mis en commun ”. Plus tard bien plus tard lorsque de multiples étapes auront été franchies ils deviendront eux-mêmes les gardiens du phare. Les veilleurs. Ce sont eux qui conserveront ce fragment de leur présent que les images prises par D. Farès leur ont révélé et qui n'est ni passé ni futur mais toujours vivant.

"Ce qui m’inquiétait le plus, c'était ce côté voyeur, intrusif."

D. F.
: Il y a quelques temps j'avais photographié mes voisins qui sont des paysans à la retraite, et la première fois que je suis retourné chez eux ils avaient encadré la photo et ils l'avaient mise sur le téléviseur. A chaque fois que je leur envoie une photo je la retrouve encadrée quelque part. C'est aussi une manière d'accepter que mes images puissent vivre autrement que dans une exposition. Là, je suis chez les gens. Je prends une place dans cette intimité de leur vie. Ma photo devient un objet familier au même titre qu'un autre qu'ils ont aimé. “ C'est marrant votre manière de travailler, me disait un jour une vieille dame, d'habitude, c'est nous qui allons chez le photographe, et là c'est le photographe qui vient chez nous. ”

        Ces quelques mots nous renvoient à nouveau à l'image de cette djida kabyle si importante parce qu'elle est en somme la mémoire algérienne que D. Farès porte avec lui et qu'il nous transmet ainsi. Tatouages… le mur de sa chambre raconte. Une vieille femme algérienne a dessiné le monde à son image.

D. F.
: Cette image n'est pas une anecdote et elle n'est pas non plus une image uniquement personnelle. On peut y découvrir ce qu'on a envie. Pour commencer on ne sait pas forcément que tous ces dessins sont d'elle. Dans un premier temps les gens pensent que ce sont des dessins d'enfants. Ils sont en effet pour elle une manière de retrouver son enfance. Dans notre enfance à nous elle a tenu une grande place. On peut dire qu'elle nous a élevés.
Elle nous racontait des histoires pour nous endormir. Des histoires d'ogresses par exemple qu'on adorait. Et une fois devenu adulte lorsque je rentrais tard de mon travail, elle m'attendait jusqu'à deux ou trois heures du matin car elle ne dormait pas la nuit. Je trouvais toujours un verre de lait et des figues qu'elle avait préparés pour moi. Elle ne parlait pas français et c'est grâce à cela que je parle et que je comprends encore le kabyle aujourd'hui. C'est peut-être parce que elle, qui était ma grand-mère, dessinait, que j'ai fait de la photographie. Elle n'a jamais fait d'école d'arts plastiques et pourtant ses dessins avaient une personnalité très marquée. D'où tout cela lui venait‑il ?

Djida par Djamel Farès

        Cette photographie pourrait elle aussi prendre la place du phare : le centre d'où tout rayonne et où tout revient. Cette quête des racines qu'un plus récent voyage en Algérie non abouti n'apaisera pas est tournée vers elle comme un cheminement vers soi-même pris dans le cycle du temps.

D. F.
: A partir de 1990 les sujets que j'ai pu traiter font partie d'une histoire qui se déroule, qui a à voir, avec mon histoire et avec l'Algérie. L'Algérie avec laquelle il n'y a jamais eu de rupture, seulement une “ impossibilité mécanique ” de poursuivre… Ainsi lorsque j'ai photographié des personnes âgées qui vieillissent en France, je me suis trouvé confronté à une situation que je ne connaissais pas : la vieillesse. Mais ces gens avaient en commun avec moi le fait d'être étrangers et d'avoir décidé de rester ici. L'âge faisait la différence. Ils me renvoyaient à une image du temps à venir avec lequel c'était ma première confrontation. Vieillir ici ça ne signifiait pas forcément mourir ici. Première découverte de ce que je ne voulais pas voir et n'imaginais pas : vieillir. Je me suis dit : “ tiens, il va falloir que j'y songe… ”

        Dans l'entrée chez Djamel Farès il y a une autre photo de djida en gros plan entourée d'un cadre de bois teinté de mauve avec de petits décors peints à la main. Sur un des angles est accroché un chapelet rustique aux grains blancs. Cette vieille femme a un regard tellement malicieux et rempli de tendresse derrière ses lunettes loupes que son voile blanc lui donne l'allure d'une sorte d'ange bienveillant protecteur des lieux mais concrètement présent. Il me semble qu'elle me souhaite la bienvenue.
        Je songe à la voir ainsi habiter l'espace telle une djinia qui nous accompagne d'une pièce à l'autre parmi les visages que Djamel a photographiés de ces femmes saharaouies sous leurs tentes avec les enfants pendant que les hommes montent la garde près des fusils juste à côté. Multiplicité de l'Algérie… un soleil en éclats dont chaque parcelle exige un regard. Autre vision possible de soi-même élargie à l'ensemble du monde arabo-musulman : partir du coeur de l'Islam la Kaaba pour franchir la distance vers ce territoire qui refuse toute monopolisation du sens. Pour parler de cette expérience D. Farès commence par ces mots :

"J'étais spectateur de mon propre spectacle."

D. F.
: En 1978 j'ai connu cette curieuse expérience d'effectuer le pèlerinage à la Mecque comme un simple pèlerin, et en même temps de faire un reportage photographique pour le Ministère de la Culture algérien. Je me suis servi du fait d'être arabo-musulman pour pouvoir faire cela. Ensuite cela m'a posé la question de savoir ce que cela signifiait comme acte.
L'enjeu était de réaliser un reportage, de raconter cette histoire, sachant à l'époque que j'étais là considéré comme appartenant à la communauté musulmane, ayant été élevé dans la religion musulmane, mais sans être musulman ni pratiquant ni croyant. La difficulté consistant à faire les photographies sans effectuer les rites moi-même. Au regard des autres que tu le fasses ou non, à partir du moment où tu y es allé, tu es considéré comme quelqu'un qui a fait le pèlerinage. Je n'ai d'ailleurs pas abordé cela à la légère. Avant de partir j'ai lu tout ce que j'ai trouvé qui a été écrit sur la vie du Prophète, sur ce qui concerne les rituels et le pèlerinage en particulier. J'ai encore approfondi cela à mon retour en fonction du reportage que j'avais fait. Je considère que ce travail fait vraiment partie de mon histoire, plus que celui sur le Chili.



















Abdallah Benanteur peintre par Djamel Farès
dans la Galerie Nicaise à Saint-Germain des Près. Dans les années 60 les lithos d'Abdallah voisinnent avec les poèmes de René Char.
Cahiers Parl'image N°56  La source et le secret

A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
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