Toutes ces petites notes et ces poèmes sont inédits ou publiés dans le
premier Cahier Jean Pélégri Jean Pélégri le poète Les mots de l'amitié
Jean me les avait confiés avant de nous quitter il y a quatre ans.
La plupart font partie de brouillons écrits à la main.
Textes de réflexion intitulés “ L’homme ” par Jean Pélégri, écrits
entre 1955 et 1979.
Plus guère d’espoir en l’homme… Croyance un peu naïve dans l’Arabe parce qu’il était pauvre.
… Une vieille histoire aux racines lointaines, un vieil arbre mal soigné, qui fleurit ( enfin )…
Fraternité (13 mai). Non pas un coup de vent sur la mer ; c’est la mer qui bouge
Intégration des âmes… comment les Musulmans, outre leur tendresse peuvent donner aux Européens ce supplément d’âme dont ils ont tant
besoin.
Non daté
Lettre non datée dédiée à “ Monsieur le Président ”
Là où nos pères avaient planté de la vigne et du blé, vous avez semé cette ivraie. Sur cette terre encore sauvage elle poussait vite. Alors, nous sommes nous dit, il faut tout arracher, tout brûler. Votre haine nous conduisait à des solutions de désespoir. Ou se faire, dans la peur, votre complice. Ou se faire le complice de ceux qui, allaient récolter cette moisson de haine et la replanter dans les cœurs, pour qu’elle fructifie. Bientôt, à cause de vous, il faudrait choisir, entre deux formes de meurtres.
Vous nous avez dégoûtés de notre pays, Monsieur le Président, dégoûtés de l’homme.
17-5-1955
Combien d’heures, combien de jours,
à contempler la mer, les vignes et le soleil ;
à écouter chanter les oiseaux dans la chaleur de l’été.
Mon œil me créait
des paradis artificiels, des après-midi païennes, d’où je revenais hagard, stupéfait
et où je retournais le lendemain,
malgré moi, comme à une drague…
Combien d’heures, combien de jours, j’ai pu passer à essayer d’oublier mon âme…
vainement…
Jusqu’au jour où j’ai découvert que la nature était (vide)… marquée du signe de la faute…
que seul l’homme libre, réconcilié avec lui-même et les siens pouvait l’innocenter et lui redonner sa beauté de paradis
terrestre.
Celui qui n’a jamais entendu de flûte… ne connaîtra jamais l’atmosphère de ma plaine.
Seule la musique pourrait raconter mon histoire.
23-5-1955 Fête de l’Aïd es-Seghir
Dans les rues, les Arabes s’embrassant, rendant les visites familiales en costume de dimanche, et dignes,
Sous le soleil,
j’en vois passer un, derrière les grilles et le lierre, un enfant à chaque main, et digne.
Et les enfants faisant l’aumône
de pièces aux plus pauvres.
Un peuple retrouvant le sens de ses traditions, propre dans ses vêtements neufs,
et digne…
Mais combien encore contraints à mendier !
Comment se rejoindre ?
Nous ne pourrons vivre un bonheur véritable que lorsque tous le vivront…
Comment goûter l’ombre et la fraîcheur, les jeux de la famille autour de l’arbre du jardin quand cet arbre est défendu par des grilles, quand
derrière ces feuilles, des enfants brûlent de faim au soleil.
Ah ! que vienne le temps où nous pourrons jouer avec nos
enfants dans l’ombre des arbres de justice.
La fleur bonheur ne peut fleurir que sous ses branches…
Et au centre du jardin, dominant tous les autres, le balancement de l’arbre Liberté.
Lundi 30 mai 1955
Pendant que j’écrivais des poèmes sur eux ( six haïkaï ), des gamins se sont attaqués avant hier soir à celle qui les soigne. Des gamins que je connais peut-être – puisqu’ils sont du Clos
Salembier.
- Va chercher ta police.
En application de l’Etat d’Urgence, les gendarmes étaient venus arrêter quelques suspects deux jours auparavant… Et c’est sur elle, l’innocente
que s’exerce la vengeance – pendant que les responsables, bien protégés, continuent leurs criminelles erreurs.
Il y eut une
révolte dans le Constantinois en 1945.
Répression sanglante.
Nous avons eu dix ans pour le faire oublier. Qu’avons-nous fait pour les “ intégrer ” à notre société ? Pour les rendre
responsables de son destin ?
Pendant dix ans, tous les grands responsables locaux nous ont répété :
“ Regardez comme l’Algérie est calme… ” Et ils en ont pris prétexte pour ne rien changer, pour ne tenir aucune des promesses politiques définies en 1945 dans le Statut de
l’Algérie…
Ils ont usé les bonnes volontés et épuisé les patiences. Ils se sont sauvagement acharnés, malgré toutes les
mises en garde des élus arabes les moins hostiles à notre cause, sur Mendés France, parce qu’il voulait redonner une matière, bien modeste cependant, à l’espoir…
Ils se sont réjouis du terrorisme, car cela donnait une raison à leur désir d’éviter tout progrès. Cela leur permettait de liquider une opposition
politique… On a arrêté des élus ( Conseil Municipal Alger ), on a dissous un mouvement politique ( MTLD ). Ce que l’Arabe apprenait par les journaux, il l’apprend maintenant de bouche à oreille.
Leur vérité se fait clandestine, et cette petite lampe qu’ils remarquaient à peine dans la clarté du jour, commence maintenant, dans le mystère de la nuit, à attirer tous les
regards.
“ Il n’y a pas d’interlocuteurs valables… ” ( Bourges Maunory ), pour inaugurer son voyage en Algérie.
Même pas le peuple, puisqu’on lui refuse de voter librement… Il y a “ nous ” et rien.
Quand la révolte se propage
jusque dans cette grande m
asse jusqu’alors hésitante… “ D’abord
réprimer. Nous verrons ensuite pour les réformes… ”
Jean Pélégri à sa table de travail 2000
Photo Djamel Farès
Ce qui rend fatale l’issue de la situation, c’est que l’Européen moyen se range derrière les grands coloniaux. Et pourquoi
moi payerai-je dans ma personne leurs erreurs !
On ne se comprenait plus, même entre amis. Ils prononçaient peut-être
les mêmes mots, mais on ( ne ) les entendait ( plus ), ( ou ) mal, le bruit des nouvelles les couvrait d’un “ brouillage ” pareil à celui qu’on rencontrait à nouveau sur le poste de
radio, et qui nous rappelait les années, déjà lointaines, de la guerre.
On ne voulait pas l’avouer, mais c’était bien la
guerre qui commençait à roder, timide le jour mais, la nuit déjà cruelle. Elle ne pouvait commencer autrement. Comment frapper en plein jour celui qui avait été si longtemps votre voisin, votre
camarade ( de guerre ) et peut-être votre ami. La nuit rendait aveugle et permettait de frapper sans reconnaître, la nuit des villages, des montagnes et des forêts – et celle, tout aussi cruelle,
des commissariats et des prisons.
Au matin, quand en dépliant le journal, on parcourait la liste des attentats et des
arrestations, on pouvait croire que tout cela n’avait pas plus d’existence qu’un cauchemar nocturne. Avec le jour, revenait le travail quotidien et l’on se retrouvait ensemble dans la rue, les
trams, les chantiers ou les bureaux, fraternels, comme si rien ne s’était passé.
On raconte ses cauchemars à ses voisins, à
ses compagnons de travail. Ce qu’il y avait de tragique, c’était que les leurs étaient pareils aux nôtres, et même plus terribles : la mort y frappait plus souvent. Nous, nous ne
l’attendions que d’un côté. Pour eux, elle pouvait surgir de partout. Ah ! mes frères…
Six HAIKAI Algériens
Mai-juin 1955
Un arbre dans un jardin
Tendant son fruit
Un Arabe contre la grille
Tendant la main
A suivre...
là, je lis... et je m'arrête sur certaines phrases
"donner aux européens le supplément d'âme dont uls ont tant besoin"... j'avais envie de lui dire "en ont-ils besoin tous et tous les musulmans pourraient-ils leur en donner ?" Je crois que les hommes sont inégaux... je crois qu'ils ne naissent pas tous avec la même âme et avec le même besoin d'en avoir une, qu'ils soient de n'importe quelle nation, et quelle que soit la religion qu'ils pratiquent ou non...
"seule la musique pourrait raconter mon histoire"... c'est beau comme cet air de flûte qu'il semblait écouter.
En fait, je me dis qu'il y a là beaucoup à lire et à écouter... sans doute à entendre aussi, à comprendre.
Il faudrait se replacer dans un contexte historique encore trop proche, où trop de personnes souffrent encore.
Pas facile.
Merci de nous confier ces mots...
Jean avait une phrase que je trouve très juste lorsqu'on le prenait à partie concernant ses écrits des années 1950-1965 en Algérie : " Il faut regarder l'histoire de cette époque-là avec les yeux d'alors... ". C'est ce que je crois on doit s'imposer d'avoir comme vision concernant les faits et événements passés et ce qu'on en a dit et écrit quand on en parle aujourd'hui et que le temps s'est écoulé changeant ainsi notre perception des faits et des ressentis divers.
Lorsque Jean parle de "l'âme des Européens " et de "l'âme des Musulmans ", il est évident qu'il se situe dans le contexte de l'Algérie coloniale des années 50, ce qui est clairement précisé dans cet extrait de ses Notes, et qu'il n'y a donc aucun lien quel qu'il soit à établir avec une globalisation ( elles sont toujours ignares ) qui concernerait "des Européens " et "des Musulmans "... aujourd'hui et où d'ailleurs ?
Jean a grandi dans le milieu d'une ferme de la Mitidja parmi des ouvriers agricoles algériens qu'on n'appelait pas ainsi à l'époque vu qu'ils n'avaient pas droit à une autre désignation que celle de "Musulmans ". Les grandes fermes de colons étaient nombreuses dans la Mitidja et il a donc fréquenté comme il le raconte dans Les oliviers de la justice des Européens qui se comportaient en maîtres dominants ainsi que d'autres comme son père qui ne le faisaient pas du tout... Sa position est très claire là-dessus : condamner le colonialisme comme politique et comme réalité mais pas les hommes d'une manière uniforme...
Il a tout comme cela a été mon cas par la suite quand j'ai rencontré ces vieux hommes algériens et ces vielles femmes algériennes de l'immigration été touché par leur humanité leur simplicité et leur sens de la vie généreux voire très poétique quand ils n'atteignaient pas le fond du désespoir et cela en dépit de leur situation d'apartheid qui était ce que l'on sait. Lire à ce sujet le poème publié dans notre blog des Cahiers " Les paroles de la rose " qui lui a été "dicté " par une vielle femme algérienne illettrée Fatima qui lui demande avec insistance : " Dis quelque chose M'sieur Jean toi qui sais lire... "
Voilà précisément à quoi fait allusion cette note que j'ai reprise en considérant que les gens qui la liraient avaient une connaissance relative de l'oeuvre et de la vie de Jean Pélégri vu que le but de notre blog c'est aussi de donner la curiosité aux lecteurs et aux lectrices de lire les bouquins des auteurs dont il cause ! Toute son oeuvre y compris son film Les oliviers de la justice est tendue et soutenue par cette obsession : rendre aux Algériennes et aux Algériens de l'époque ce qui leur revient et également aux Européennes et Européens dont il fait partie. Cette part du passé "qui ne sera jamais simple " ainsi qu'il le disait avec son humour habituel restait pour lui très douloureux et il ne l'a jamais traité qu'avec un grand souci de justesse et de justice mêlé à sa poésie et à sa colère contre un formidable gâchis...
Quant au terme " Musulmans " il désigne tous les Algériens et toutes les Algériennes non Juifs avant l'Indépendance. On les désignait également je crois du terme de SPF : sans patronyme fixe...
Voilà. Je crois que notre travail c'est d'abord ainsi que le soulignait Bourdieu de donner accès à la connaissance des choses de l'ordre du créatif des écrits des images des traces que nous avons découverts tels qu'ils nous ont été délivrés et non pas d'en faire un commentaire d'opinion... ou alors il faut se situer dans la polémique et moi ça n'est pas mon truc...
Je me sens comme l'écrit joliment Jean-Claude Xuereb poète plus du côté des " passeurs de témoin " que des chroniqueurs d'opinion. C'est ce que je désire faire du moins en donnant à lire ces Notes inédites que Jean n'a pas eu l'intention de publier. S'il en était autrement je ne le ferais pas... Allez on continue... Dominique
Je me faisais des réflexions... toutes personnelles, que j'aurais sans doute dû garder pour moi...
Mais, en un sens, elles t'ont permis de m'expliquer davantage que tu ne l'avais fait et, à moi, de mieux connaître cet homme dont les mots m'ont interpelée.
Merci de toutes ces précisions, qui me semblent indispensables. Comme tu le dis, nous sommes des passeurs... Je crois que nous pouvons montrer les choses que nous connaissons.
C'est ce que j'essaie de faire... et lorsque je viens chez toi ou chez d'autres, c'est pour apprendre à mon tour ce que je ne connais pas, ou pour affiner ce que je crois connaître.
Merci donc, d'être toi et d'être là...