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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 23 juin 2008 1 23 /06 /2008 23:15

La part du pauvre suite...

              Khaled l’aveugle… C’est seulement depuis deux soirs que j’ai osé me payer le plaisir avant de trifouiller à nouveau ce morceau de trottoir avec mes pieds de commander deux verres de thé au lieu d’un… Attablée à mon soleil je déguste la lumière dorée qui fait le lézard à l’intérieur du liquide ambré en sautant d’un verre à l’autre comme dans tes yeux.

Ecoute… lorsque je reviens à travers la nuit encore entortillée sous son foulard de silence qui bâillonne les bouches de sommeil mais laisse les paupières ouvertes je ne prends jamais le chemin le plus court… Pourtant on croirait qu’au bout de ces heures foutues à transporter des rames de papier pesant leur poids d’arbres abattus d’une extrémité à l’autre de l’imprimerie l’envie se planque en toi d’étirer tout ton corps dans des draps comme de l’eau. Sûrement c’est comme ça pour les autres mais pas pour moi…

Si je retournais aussitôt dans mon cagibi après avoir quitté Sarah qui rentre en mobylette vers sa Cité éclatée au bout de la banlieue je perdrais le sens de la nuit… C’est ce que je me dis pendant que le bus sorti comme un insecte brillant de l’ombre collée à ses basques d’une banlieue encore plus larguée que celle de Sarah me trimballe parmi le brasillement des feux de Bengale des boîtes du Boulevard Saint-Germain où viennent s’échouer entre deux tables les clowns aux chaussures trop grandes qui poinçonnent l’ombre comme moi en veilleurs solitaires…

Ecoute… la dame qui est couchée sur des cartons à l’intérieur de son duvet dont le bleu brûle pareil celui d’une nuit d’été généreuse mes paupières enfonce en moi chaque fois que j’arrive à sa hauteur un regard coincé entre la colère et le désespoir qui ne se résigne pas… La boutique contre laquelle elle s’adosse dans sa maison de carton est pailletée de vêtements de femmes dont les tissus se frôlent en un murmure de papillons prisonniers d’un flacon de verre.

La boutique aux papillons de tissus porte sur son enseigne un nom qui en dit long : “ Nuit câline ”. La maison de cartons est une façon de ne pas se faire complètement absorber par le macadam des trottoirs qui sucent la peau qu’on leur offre et où seuls les pieds s’en sortent sans être à moitié mangés. Les trottoirs cannibales ont du pain sur la planche…

Je ne sais pas pourquoi je m’arrange pour descendre cette rue-là où m’attend le corps de cette femme langé dans son habitacle de plumes que je me force à enjamber ou à contourner selon les cas et la griffe impitoyable de deux yeux de proie. C’est une petite rue qui rejoint le Boulevard Saint-Germain au milieu des poubelles des restaurants gavées précautionneusement de marchandises et les chaussures cirées jusqu’à l’os des types ivres avec talent qui sortent de la Rhumerie en trébuchant… Ils viennent se butter lame de fond mécanique contre le corps qui fait écluse au milieu du trottoir…

            Je me demande si elle n’attend pas ce moment de l’insulte avec délice. Ses yeux de proie crient. Les hommes s’épavent en elle. Leurs lèvres sont sucrées d’alcools caraïbes et de mangues dans lesquelles ils ont mordu longtemps. Superbe elle se dresse de son totem de­­ corps fiché là. Au pied des costumes papillonnant leurs ors et leurs voilettes vénitiennes au‑dessus de cuissardes rouges canailles et d’escarpins insaisissables…

Il y a des tas d’autres rues par lesquelles je pourrais capturer la nuit juteuse du Boulevard extravagant à la recherche d’un port absent mais c’est celle-là que je choisis. C’est celle-là que mes pieds prennent comme si le regard oriflamme de cette femme planté en moi était une plaie à garder vive. Une échancrure de mémoire. C’est seulement depuis deux soirs Khaled l’aveugle… que j’ai osé me payer le plaisir de commander deux verres de thé au lieu d’un.

 

Ecoute… écoute…

Cet hiver comme il avait fait très froid j’avais enfilé par-dessus mon bleu une veste en kapok aussi épaisse qu’un édredon car l’entrepôt stockait les courants d’air à la manière d’un croupier ses jetons. Il les ratissait sur son tapis de ciment et nous les renvoyait à hauteur de l’estomac. Sarah avait l’air d’un lutin dans son bleu beaucoup trop grand sous son bonnet pointu d’astrakan où de fines mèches rousses s’ébouriffaient. Je m’étais amusée un jour pendant la pause à compter les tâches de rousseur qui picoraient ses joues et jusqu’au bout de son nez… Prise d’un fou rire à cause du nombre qui me paraissait illusionniste j’avais dû abandonner pendant qu’elle m’affirmait qu’elle en avait bien plus encore à partir du bas des reins…

C’était elle Sarah… qui avait cousu sur ma veste édredon hors de laquelle j’émergeais à peine du bout des doigts un col de fourrure faisant capuche que lui avait donné un vieux tailleur qui habitait parmi les éclats de sa banlieue. Il lui avait aussi fourni des gants car ses mains à force d’ouvrir les cartons de papier et de les retourner sur les tapis roulants qui les entraînaient vers les différents ateliers où on entendait sans cesse ronchonner les machines étaient presque celles d’une vieille femme des trottoirs.

Il faisait si froid cet hiver-là qu’on nous avait déposé en cachette à cause de l’interdiction un brasero et plusieurs sacs de charbon avec consigne absolue de tout inonder avant l’aube. Rouge… rouge et noir… Ça voulait dire que celles qui prenaient la relève de jour n’auraient droit qu’aux ongles violets comme des coquillages… Bien sûr on n’éteignait ri en du tout… Et le matin se ramenait dans le soleil orange du brasero pendant qu’on mangeait avant de se séparer la soupe aux haricots ou aux lentilles qu’avait apportée Benjamin dans sa gamelle fumante qui nous vidait l’estomac des coups de poing courants d’air.

Nous trois et Clarisse le Guadeloupéen dont les chaussures n’avaient pas de lacets et qui travaillait à la broyeuse de cartons… nous trois… on avait réussi à déchiqueter l’ennui… On reprenait durant toute la nuit sans rien y comprendre les chansons dans sa langue qu’il répétait à tue-tête pour faire mieux encore que le bruit de la machine à manger nos vies de papier…


A suivre...

- Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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