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Maille à l'endroit... maille à
l'envers... suite...
Vlim vloum ! Les dessous de la Cité ont des couleurs de champ printanier. L’odeur du sax hurlant soleil et banquise aux reflets
de citron vert dérivant est inoubliable pour qui s’est roulé un jour avec l’air innocent d’un lapin en goguette de haut en bas d’un pré nacré de rosée. Et je ne dis pas ça pour les escargots qui
eux ont leur feuille de salade à mastiquer à la table des cafés. Ensuite on a beau se laver ça ne part pas… Et on garde l’odeur sur soi jusqu’à ce qu’elle s’en aille au gré d’un tambour où tourne
une lessive sans émotions…
Je ne sais pas ce que vous en pensez mais il m’a semblé soudain que de commencer l’histoire avec ce conducteur de motrice aux
chaussettes tricotés ça risquait de déranger qui n’aurait pas l’habitude de fréquenter les espaces de l’autre côté… Il vaudrait mieux que le conducteur de la motrice accepte de refermer son
pardessus et qu’il porte comme tout le monde des chaussures noires cirées.
- D’accord… il a murmuré l’air entendu… mais alors il n’était pas question que je franchisse la porte de verre… Pour
quoi faire ?… C’était à prendre ou à laisser… Maille à l’endroit… Maille à l’envers… Vous comprenez ?
Certains considèrent que les poètes
mêlent souvent leurs chaussettes trouées aux histoires qu’ils bordent dans des lits de feuilles et d’herbes. C’est vrai mais quoi de plus élégant que des ongles de pieds vernis de perles de
rosée ? De plus élégant et de plus joli…
Cette musique du sax je l’entends à chaque fois que je descends dans les dessous du soir au hasard… Elle insiste pour
me séduire moi qui n’aime que Mozart et Thelonius Monk avec quand même une petite exception pour le concerto de trompette de Haendel. Mais il ne faudrait pas croire pour autant que je vais
l’empêcher d’entrer dans l’histoire…
D’ailleurs elle a raison d’insister car ses sonorités graves m’attirent irrésistibles comme si quelqu’un jouait du sax
au fond de l’océan.
Ecoutez… écoutez braves gens…
Le costume du conducteur de la motrice m’inquiétait et surtout ses chaussettes en
grosse laine tricotées par sa grand-mère… Maille à l’endroit… Maille à l’envers… Ainsi que ses moufles toutes semblables qu’il défaisait à chaque fois qu’il lui fallait appuyer sur le bouton où
il était écrit “ Stop ! ” avec l’index en lettres rouges. J’avais bien remarqué qu’il ne portait pas de chaussures et j’avais sorti de ma poche ventrale un petit carnet à spirale
afin de ne pas oublier de noter tout cela…
Normalement c’était moi qui décidais aussi pour cette histoire de chaussettes… Et puis non ça n’est pas vrai puisque
les gens sont là tous nus devant nous avec leurs grosses chaussettes bleu turquoise tricotées maille à l’endroit… maille à l’envers… par les doigts tordus de rhumatismes
attrapés au lavoir de l’hiver d’une grand-mère qui a fini elle
aussi dévorée par le loup de l’histoire…
Et que de la grand-mère personne n’a jamais parlé pour finir alors que le loup lui évidemment… Vlim
vloum !…
Le conducteur de la motrice du métropolitain se farcissait huit fois par jour la ligne Montreuil-Pont de Sèvre en
chaussettes et moufles bleu turquoise pour bien prouver qu’il n’avait rien à demander à personne et qu’il avait retrouvé sa dignité.
- Ça n’est pas donné à tout le
monde… il me répétait en actionnant une nouvelle fois le bouton qui décidait de la fermeture des portes.
Non… ça n’est pas donné à tout le monde…
Pour les moufles c’est un peu plus
compliqué mais je peux tenter quand même de noter l’explication sur une des pages du petit carnet à spirale car si je n’ai ni chaussettes ni moufles tricotées exprès pour moi je possède une
grosse écharpe avec fierté qu’un vieil écrivain m’a donnée afin de m’habituer à passer d’un côté à l’autre de la vie…
Dans notre jargon de passeurs de
grains de blé sur des tamis de lune on appelle ça une métaphore poétique. L’écharpe du vieil écrivain c’est comme la mélodie grave irrésistible du sax de la jeune fille au regard bleu faïence
explosé posée au pied des amoureux ensorcelés par leur danse d’amour. C’est un laissez-passer quoi… Un laissez-passer pour demeurer nuage printanier dans un monde cruel et
insensé.
A l’intérieur de ses moufles le conducteur de la motrice retrouve ses mains d’enfant. Ses mains qu’il frottait gelées
au-dessus du poêle charbonnant que sa grand-mère bourrait de boulets avant de lui raconter l’histoire du grand sorcier qui voyageait au centre de la terre et que personne… non personne ne pouvait
empêcher de refermer les portes entre le rêve et la réalité… Vlim vloum !…
- Ça n’est pas donné à tout le monde
… il me répétait en saisissant entre ses dents de loup la moufle de sa
main droite avant d’appuyer avec grandeur sur le bouton rouge. Et l’histoire s’arrêtait aussitôt.
Non… ça n’est pas donné à tout le monde… d’être le conducteur
d’Histoire…
Ecoutez… écoutez bien…
Je ne sais pas si quelqu’un vous a déjà offert la joie ravissante de passer de l’autre côté alors que vous étiez
depuis un moment de votre calendrier une grande personne… Si ça vous est arrivé vous reconnaîtrez le bonheur rien qu’à l’odeur…
Vlim vloum ! Le spectacle des
clowns n’est jamais fini… Ils acceptent de recommencer chaque jour à se déguiser comme s’ils étaient des intermittents de la vie.
Vlim vloum ! Quelques minutes le
nez à l’air et le reste du temps sous la terre. Pourquoi caressons-nous les lèvres du vent avec nos masques de fard blanc ?
Oui… Les dessous de la Cité ont
des couleurs de champ printanier. On n’imagine pas combien les gens qui entrent dans la terre en s’enfonçant à l’intérieur d’une taupinière de verre et de métal accomplissent de métamorphoses au
cours d’une journée sans l’intervention des fées…
Au-dessus ils sont chevaliers graves et conquérants tentant d’attirer vers eux les regards vert pomme des princesses
caissières de super marchés. Au-dessous ils acceptent de revêtir les tenues bariolées et frivoles du diable Carnaval. En dessous c’est la fête sans fin des transports en commun où on peut jouer
le personnage qu’on veut. Ça ne remontera jamais à la surface.
Au moment où on descend dans les galeries éclairées par des lampions on a déjà pris la décision somnambule d’entrer
dans la caverne d’Ali Baba où le trésor est une poignée de grains de blé éternellement jetée sur un tamis de lune…
A chaque fois que je plonge à l’intérieur
des courbes et des replis de son théâtre où les acteurs sont des débutants pour la vie je sais que je vais faire la rencontre inespérée sans laquelle ma journée serait un trou de souris… Ne
serait-ce que celle d’un chat de g
outtière à regard humain. C’est là que
je vais piocher mes personnages les plus fragiles ou peut-être bien qu’ils m’attendent en contre point de ceux du jour qui ont de plus en plus de mal à trouver la porte toujours ouverte pour
entrer dans l’histoire.
Les êtres d’en dessous savent aussitôt qui je suis et ils déposent auprès de moi un regard tendre et malicieux qui me
donne l’envie irrésistible de ne plus les quitter… La rencontre est toujours légère et délicate comme le souffle qui rebrousse les poils d’un chat de gouttière à regard humain. Je le sais et je
l’envisage telle qu’elle n’a pas la possibilité de me décevoir. Je mène un combat de taupe contre les déceptions solides comme des monuments aux mots morts.
A suivre...
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