Partager l'article ! Djamel Farès Photographe " Les créateurs de chez moi ": Djamel FarèsPetite fresque-portrait d'un photographe“ Les créateurs de chez moi&nbs ...
Djamel Farès
Petite fresque-portrait d'un photographe
“ Les créateurs de chez moi ”
Toutes les photos de cet article sont de Djamel Farès. Elles ont été publiées dans le cahier Parl'image La source et le
secret n°56. Elles ont été exposée à l'Institut du Monde Arabe en 1990.
“ Si j'essaie de remonter le cours du temps entre gestation et achèvement, il me semble que j'aurais pu faire un roman autobiographique au lieu d'un album : en
effet, j'ai toujours parlé - et fait parler ‑ de mes photos, bien plus souvent que je ne les ai montrées. Et puis, je me suis rendu compte que, pour l'essentiel, mon discours
reposait sur une triple référence à trois photos bien précises : celle de ma grand-mère, celle du comédien-metteur en scène Alain Viguier, et celle du peintre Mohamed Aksouh : trois portraits qui
me tenaient au coeur pour des raisons a priori différentes, mais que je rassemblais dans ma tête sous un titre qui ne s'écrivit que tardivement : “ Les créateurs de chez moi ”.
Laurence Farès / Djamel Farès, La Source et le Secret
Autoportrait
En bord de mer un phare qui ne jette qu'un fin clin d'oeil sur les pierres et sur l'eau. Voilà l'image
à partir de laquelle nous allons entrer dans les photographies de Djamel Farès. Une petite brèche de lumière oscillant autour d'un centre inconnu. Inconnu le photographe qui regarde et soudain
immobilise un bref fragment de temps. Mais l'essentiel est-il le centre ou bien le lien que la photo révèle entre le regard et l'instant privilégié que l'oeil capture et éternise? Le photographe
fait éclater la prétendue linéarité du temps pour la reconstituer à sa guise en laissant dans l'ombre des déchets d'histoire comme des bouts de pellicule inutilisés.
Djamel Farès : Jean-Pierre Belland habitait à côté de Saint-Eugène juste à la sortie d'Alger, un endroit qui s'appelle “ Les Deux Moulins ”. Il y avait un
phare au-dessus de chez lui qui éclairait pendant la nuit la mer et la colline de l'autre côté. En regardant ce faisceau qui balayait la nuit, on découvrait petit à petit les choses sortant de
l'obscurité. C'est bien plus tard en y réfléchissant que j'ai fait le rapport entre l'image de ce phare et l'image de la mémoire ainsi qu'avec le travail de la photographie. L'image de la mémoire
parce qu'il y a des choses qui te restent que tu essayes de retrouver mais dont une partie t'échappe toujours.
C'est ce que fait le faisceau du phare qui provoque une superposition d'images. Le regard est pris par ce qu'il vient de voir qui disparaît au
moment précis où quelque chose d'autre apparaît qui disparaît à nouveau et ainsi de suite. Cela correspond au mouvement de la photographie. La photographie que l'on regarde n'est pas seulement ce
moment-là mais ce qu'il y a avant et après, ce qu'il y a dans l'image et autour de l'image. La difficulté de la photographie réside dans cette dynamique de l'histoire qui continue de se dérouler
qui continue d'enregistrer.
C'est justement ce qui m'intéresse dans l'idée d'esquisser le portrait d'un photographe algérien qui de plus ne prétend être ni reporter ni chroniqueur d'une
époque. Cette quête de mémoire qui m'implique autant que lui dans le choix que nous allons devoir faire ensemble des images significatives de son travail créateur. Comme toute personne curieuse
de l'histoire des Algériens et de notre histoire commune je suis à la recherche d'images à la fois intimes et porteuses de sens… à la fois esthétiques et m'autorisant au rêve à mettre au côté des
mots de l'histoire que d'autres Algériens m'ont racontée. Je sais que pour D. Farès comme pour tout artiste la création et la vie sont mêlées. C'est pourquoi chacune des images que nous allons
sortir de l'ombre seront des repères précis qui s'ils ne suivent pas une chronologie ordinaire n'en sont pas moins des points à partir desquels le récit s'articule et parfois bifurque.
1962. C'est auprès du peintre-ami Jean-Pierre Bellan et à Alger que Djamel commence donc à s'insinuer dans l'oeil du phare qui triture les icônes invisibles du
quotidien. Les Algériens en cette année de révolution sont aussi en quête d'images d'eux-mêmes sorties de la nuit. L'Algérie n'est ni au centre ni à la périphérie. Elle est partout à la
fois.
C'est la fin de l'exécutif provisoire en juillet au Rocher Noir et l'arrivée du
G.P.R.A. à Alger. Plongeon dans un bain de foule qui inaugure une prise de contact avec le reportage plaqué à l'immédiateté de l'histoire. Instantanés d'un rêve qui devient réalité. A ce
moment-là il n'y a aucune distance entre ce qui est vécu et ce qui est photographié. Comme tous les jeunes Algériens, D. Farès vit ce qui doit être le début de la construction d'un
pays.
Jean-Pierre Bellan Peintre
" Il parait
toujours rentrer de la plage de la Pointe-Pescade ; il traine dans ses cheveux l'odeur du jasmin ; dans ses yeux, la couleur d'une vague de la méditerranée.
Mais sa peinture monte comme un cri du tréfond de la douleur de sa renonciation. " D.Farès
D. F. : J'ai fait partie de ceux qui ont été présents à l'aéroport et témoins du retour du G.P.R.A. à Alger, ce qui a dû prendre au moins une journée
compte tenu de l'affluence populaire et de l'euphorie. Je me suis rendu en voiture en dehors d'Alger avant que l'armée n'arrive. Tous ceux qui ont eu un rôle important dans la guerre d'Algérie
étaient là. C'était un moment extraordinaire de vie. Ensuite il y a eu une période d'activité intense où on faisait tout à la fois. J'effectuais des reportages pour Alger Républicain, j'étais instructeur bénévole de photographie, je participais également à ce qu'on appelait les Ciné-Pop. On
prenait la camionnette et un projecteur, on emportait des films du genre du Cuirassé Potemkine, et on se baladait à travers l'Algérie. René Vautier
était à l'origine de ce genre d'expéditions. C'était tellement prenant qu'on ne songeait pas à exposer nos images.
1962. Djamel prend des centaines d'images de la révolution algérienne… mais qu'y a-t-il d'écrit derrière dans cette partie sombre qui ne se montre pas
?
"L'écrit c'est une image pour
moi."
1960. D. Farès qui vient juste d'avoir le baccalauréat à Paris déclare à tout hasard : “ Je veux devenir photographe ”. Aujourd'hui ici à Paris alors que
nous avons décidé de retracer ensemble sa trajectoire il ouvre un cartable duquel il sort un cahier à spirale assez épais pour qu'on devine qu'il est le receleur de plus d'une
histoire.
D. F. : J'ai plein de cahiers comme celui-là, des gros, des petits. J'utilise absolument tout. Et parfois je fais écrire les gens, je les amène à faire
des plans ou des dessins. Je me fabrique des petits carrés où j'essaye de placer les choses afin d'être totalement libre au moment de photographier. Lorsque je prends mon appareil je peux alors
laisser libre cours à une espèce de fébrilité parce que le cadre est construit.
De certaines pages couvertes d'écriture et de croquis il ne subsiste que la marge choisie et mise en relief typographique. Découpée. D'autres pages au
contraire sont entièrement noircies de mots.
D. F. : Une marge sans laquelle l'équilibre de la page ne saurait exister. Ceux que je photographie ici ne sont pas tous Algériens. Mais chacun occupe sa
place unique par ce qu'il montre de lui comme ma grand-mère l'a fait dans cette photo qu'elle m'a offerte un jour il y a longtemps en Algérie.
De cette photo, qu'il désigne comme premier signe fixe dans le temps D. Farès reparlera souvent en dégageant à chaque fois un peu de ce qu'elle lui a révélé de son
rapport avec ceux qu'il photographie, et qui sont comme sa grand-mère simplement “ des gens ”
“ J'aime photographier les gens. ”
Ils sont là “ les gens ” aussi présents dans ces lignes qu'ils le sont sur les photos. Certains ont
écrit une lettre… un poème… fait un dessin que le cahier a reçu avec
gratitude et
curiosité. Ecriture double. Ecriture périphérique de leur vie qui est l'unique manière de leur permettre de parler d'eux.
Gida la grand-mère de Djamel Farès
D. F. : Cette façon de photographier a débuté après l'exposition sur les artistes algériens présentée à l'I.M.A. en 1990 dont le coeur était la photographie de ma grand-mère. A partir
de là j'ai dit aux gens chez qui je suis allé faire ce travail qui consistait à raconter un moment de leur vie : ‘Les photos que je vais faire avec vous vont s'inscrire dans ma propre histoire’.
Cela signifiait avant tout prendre le temps de rencontrer ceux qui acceptent mon regard sur eux, et parler avec eux.
Au début je ne faisais qu'écouter et puis je me suis autorisé à prendre des notes. J'ai appris à noter d'une façon très rapide et néanmoins assez
fidèle. Quelquefois je parviens à transcrire la phrase dans son intégralité pour retrouver vraiment l'intonation, la syntaxe, la manière dont parlent les gens. C'est ce qui me permet de
construire des images en fonction de cette parole.
Ces gens sont la marge aussi celle que la ligne de mire du phare n'éclaire pas directement mais peut-être comme des ombres derrière un écran blanc simples
silhouettes. Aller voir derrière l'écran. Du langage ils nous restituent la matière et la forme initiale. Des images-signes graffiti. Pour les reconstituer l'oeil va devoir effectuer un certain
détour en passant par le regard-miroir d'une vieille femme pleine de malice.
1971. Djamel photographie sa grand-mère dans sa chambre avec pour toile de fond le mur de sa chambre où elle a accroché des dessins qu'elle a faits alors
qu'elle a failli devenir aveugle. Après avoir subi l'opération de la cataracte elle a retrouvé la vue et ses images intérieures.
D. F. : Jusqu'à cette exposition de 1990 je considérais cette photo comme une photo de famille que je ne montrais pas. Je l'avais prise lors d'un de mes
voyages en Algérie. C'est Aksouh qui m'a dit qu'elle racontait une histoire et en particulier mon histoire. Parce que je suis aussi présent à l'intérieur, alors que je devais avoir cinq ans, dans
un cadre que ma grand-mère avait posé dans sa chambre.
" Tes aïeux n'ont pas fini d'occuper la mémoire des générations. Songe qu'aujourd'hui encore les gens jurent par ton grand-père Sidi
Hamd Ou Yahia qui accrochait sa planche à une étoile. Oui, une étoile! Quand il avait fini d'écrire sa sourate sur cette écritoire sacrée, il faisait un signe de la main. Une étoile descendait du
ciel. Il accrochait alors sa planche à ce clou céleste. [… ]
Elle guettait une réaction de moi,
jaugeant l'effet produit par ses paroles sur mon imagination subjuguée par la révélation des pouvoirs qui étaient les miens et dont je ne soupçonnais même pas l'existence.
"
Laurence Farès / Tewik Farès,
La Source et le Secret
Mohamed Aksouh Peintre
A suivre...
Commentaires