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Métissages
d’encre
Hélène Cixous Les Rêveries de la Femme sauvage, Ed.Galilée, 2000
Le Jour où je n’étais pas là, Ed.Galilée, 2000
Alice Cherki Frantz Fanon Portrait, Ed.Le Seuil, 2000
J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec Hélène Cixous à partir d’une nouvelle qu’elle a publié en 1997 dans le livre composé par Leïla Sebbar
Une enfance algérienne. Son texte porte pour titre “ Pieds
nus ” et son histoire algérienne à laquelle se mêle celle de la petite fille juive qu’elle découvre être violemment demeure ouverte sur un désir impossible de fusion avec cet
autre-là…
Au cours de notre second entretien sur son livre Les Rêveries de la Femme sauvage qui est paru en février 2000 Hélène Cixous a prononcé cette phrase que
je n’ai pas oubliée : “ Ce n’est certes pas mon premier livre, mais c’est un premier livre… ” Lorsque quelques mois plus tard elle va publier
Le Jour où je n’étais pas là qui s’inscrit dans la suite du précédent roman en élaborant un
récit fictionnel autour de ses origines juives et de celles de sa famille j’aurai envie de revenir sur ce métissage douloureux et inaccompli.
En ce qui concerne l’ouvrage d’Alice Cherki Frantz Fanon Portrait il s’agit d’un tissage de liens entre la parole d’un homme né aux Antilles et celle d’autres hommes nés ou vivant en Algérie ou encore
la traversant à ce moment d’extrême violence qu’a été la guerre d’Indépendance. Hommes qu’il a approchés en tant que psychiatre militant et écrivain. Sa démarche étant toujours d’accompagner
chacun dans son désir d’être au-delà des origines des peurs et des aliénations qui marquent tout parcours humain.
Ces deux livres se rejoignent parce qu’ils nous parlent des différentes formes que prend l’aliénation de soi et de
l’autre au travers de l’enfermement dans un héritage et une histoi
re
transmise… au travers des violences que secrètent les sociétés et de ce qui a été et est tenté par certaines et par certains pour enfreindre ces contraintes ou ces interdits ancestraux. Ces
livres éclairent également le rôle que peut jouer l’écriture quand elle devient après la prise de conscience de l’aliénation la scène où se retrace et de rejoue autrement notre rapport au
monde…
Hélène Cixous
Dans son
livre Les rêveries de la femme sauvage Hélène Cixous dénoue et renoue le fil de l’Algérie
quarante ans après avoir quitté cette terre matrice où la scène de l’expulsion n’avait cessé de se répéter avant de se jouer pour de bon…
Ces Rêveries devaient en fait être “ Ravin ” : celui de “ la femme sauvage ” “ en haut à l’écart de la Ville ” “ et à l’embouchure ” duquel le père de la petite fille qu’elle est dans l’Algérie d’alors médecin et radiologue dont la famille est d’origine juive espagnole
marocaine la “ dépose dans le but de tisser des liens algériens ” après avoir fui Oran et l’antisémitisme en 1946. Un “ Ravin ” “ où s’entassaient sans eau et sans logis des dizaines de milliers de misérables ” dans le bidonville du Clos-Salembier. “ Ravin ” dont la sonorité d’après Hélène Cixous ne pouvait convenir au titre de ce livre car il évoquait trop les raves ou
plutôt le céleri-rave cher à sa mère Eve l’Allemande d’Osnabrück… mot qui revenait régulièrement à l’ordre du jour de leurs échanges tendrement alimentaires. Et qui n’aimerait songer pour un
jardin de naissance à “ rêves ” plutôt qu’à “ raves ” ?
Le ravin de la femme sauvage
A.Renoir 1881
Ces Rêveries sont
dit-elle “ un premier livre, donc un livre timide et inquiet ”. Il est vrai que ce livre en dépit de tous ceux
écrits auparavant est premier pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il confirme que l’auteure a décidé selon son expression de “ franchir un interdit ”
qu’elle s’était posé depuis son départ d’Algérie au moment de la guerre d’Indépendance.
Celui d’écrire sur “ la situation d’enfance de résistance au colonialisme ” et plus largement sur cette
impossible relation “ dedans-dehors ” qui était la sienne et celle de son frère “ mon double ” avec ceux Indigènes aux surnoms
multiples et grotesques mais jamais nommés qui demeuraient de l’autre côté “ des centaines de portes du Clos-Salembier ”.
De cet “ enfer ” de la séparation à l’intérieur de ce qui ne sera jamais
ni atteint ni étreint, elle va “ en-faire ” naître l’icône de la “ Cage-prison ” où croupit Fips, “ le Chien
annoncé par notre père ”. Et là aussi le livre est premier car depuis Dedans publié
en 1969 où éclatait la réalité du désespoir primordial qui est la mort du père alors qu’elle a douze ans le 12 février 1948 mort qui s’engouffre par une caverne dans le poumon… c’est la première
tentative d’ouvrir la cage de “ l’arabsence ” en la reliant directement à celle d’une douleur tout aussi indicible. Ceci s’inscrivant dans la lignée
du récit Or les Lettres de mon Père publié en 1997 qui revenait sur le sens de cette perte
enclose à l’intérieur de la cage du “ sans ” sens… cage ayant précédé toutes les autres…
Dans Les
Rêveries cette “ mise en abîme généralisée de la Cage dans une cage ” identifiée déssinée écrite enfin celle où le chien Fips
“ figure de tout être aliéné ” se pose soudain la question originelle jusqu’ici esquivée : “ Est-ce que je
suis juif… ? ” et peut-être ensuite : est-ce parce que je suis juif que je suis dans la cage ? permet de remonter jusqu’au premier refus de soi par l’autre. Et cela
alors même et en cela-même que cet autre est tellement semblable et tellement désirable et désiré.
Le personnage du père cet “ arabizarre ” qui a dans ce livre comme
c’était le cas en réalité une conscience politique et humaine de l’autre de l’Indigène en tant que sujet et qui meurt peu avant que celui-ci n’entreprenne sa libération pose la question quarante
ans après l’interrogation qui est celle de l’écrivaine dans chacun de ses livres à l’intérieur de “ la nuit du récit ” : qu’est-ce que
l’aliénation ? Ou plutôt : à partir de quelle petite différence de quelle “ faute ” de quel faux pas et que ne faut-il pas ? est-on désigné comme n’appartenant pas au grand
flot déferlant des êtres humains aimables regardables… de ceux qu’on accueille chez soi “ dans son chez ” ? De quoi enfin peut-on être
coupable “ à trois ans ” à Oran ?
Livre
premier car le personnage du père “ un faux mouvement de l’histoire de ce pays ” qui a choisi de “ nicher
” et “ d’élever ” ses enfants sur les hauteurs du Clos-Salembier et qui renouvelle chaque récit de sa présence-absence sous-jacente va pour
la première fois “ céder la place ” au cours du second récit à “ l’enfant simple ” le renaissant et le
reconnaissant.
Bidonville du Clos-Salembier à Alger
Photo tirée du livre
Urban form and Colonial Confrontations
Algiers under French Rule, 1997
En effet la scène d’ouverture de ce second livre est également située à Alger et la phrase récurrente qui inaugure le texte des Rêveries y est reprise : “ Tout le temps où je vivais en Algérie mon pays
natal ( … ) je rêvais d’arriver un jour en Algérie ( … ) ”. Or lorsqu’on a lu Les Rêveries il devient
évident que le lieu de la mémoire vive a été-est l’Algérie.
“ Dans cette histoire, Alger est le nombril du monde, car c’est là que réside le tribunal, la famille, avec ses dieux
purs et ses dieux injustes, ses interprètes sages et ses interprètes de mauvaise foi. C’est au centre de la Ville que s’ouvre La Clinique, synagogue fondée par mon père le Docteur Georges Cixous,
puis détruite, abandonnée, désertée, puis relevée par ma mère la Sage-Femme Eve Cixous, ranimée, rappelée La Clinique. ( … ) La
Clinique est la porte du monde. Le nombril cicatrisé.
Le Jour où je n’étais pas là Hélène Cixous
Si dans Les Rêveries l’écriture résultait d’un “ effort de transposition instantanée du matériel de référence ” Le Jour où je n’étais
pas là va prendre la suite de cette démarche de manière encore plus palpable que dans les récits précédents. Les deux livres me sont apparus étroitement liés comme s’ils
réalisaient enfin l’hosmose tant convoitée dans l’enfance algérienne entre le fait d’être juive et celui de se sentir arabe.
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